30 mars 2025

Godspeed, YannMo. 🖤

Godspeed, YannMo. 🖤

Aux alentours de l'an 2000 (environ ?), après des années à faire la girouette avec intensité y compris au niveau géographique et pour plein de raisons plus ou moins valables, j'ai fini par m'arrimer un peu plus à Besançon que jusqu'alors. J'y avais déjà repéré certaines têtes de la petite scène musicale (et plus si affinités) : Besac s'y prêtait, même si pour moi la couleur générale la plus affirmée me semblait bien trop rock ou noise (pour mes petites oreilles chastes, en tout cas).
Grâce à mon homie Feet , qui lui était un pur produit du giron bisontin et avait déjà probablement joué ou mixé avec 95% des acteurs de la scène, j'ai fait quelques rencontres assez marquantes de types du même tonneau : Yann était de ceux-là.

Je l'avais probablement croisé lorsque Tico et ses associés m'avaient laissé une place derrière le comptoir de Music Machine (c'était il y a 30 ans) (BORDEL), mais l'attitude générale du type m'avait sûrement suffit : son personnage de type aigri et blasé, il le maîtrisait déjà très bien, et comme je suis un type très premier degré, j'ai vite pensé que ce trouduc à belle et grande gueule, à l'assurance infinie et aux réparties assassines, n'était que ça.

Quelques années plus tard, les soirées sans fin rue de la soif, où une grosse partie de cette petite clique semblait avoir un pied à terre H24, m'avaient permis de réviser mon jugement. J'y mixais très très souvent, et les afters improbables faisaient partie de l'équation.
Je suis fleur bleue : je me souviens d'une conversation, au regretté Se7en bar (pardi) où on était sortis un instant du territoire des expérimentations noise qu'il affectionnait, et où j'avais eu le malheur d'évoquer le ressenti provoqué par les productions du Bomb Squad, que c'était et restait pour moi une exception marquante dans le hip hop, ce mur du son saturé en apparence seulement, et qui obligeait à tendre l'oreille pour comprendre l'orfèvrerie du truc... C'est à partir de ce soir -ce matin?- qu'on avait commencé à causer pour de vrai, je crois.
Au fil des années, on avait ensuite creusé Dälek et consorts, entre autres : en passant du Def Jux (style Cann Ox) en soirée, je l'interpellais pour savoir ce qu'il en pensait, et ses réponses étaient toujours cool, parce que le mec ouvrait la porte : c'était pas l'un de mes proches, du tout, mais comme toutes ces constructions amicales au long cours, celles qui se jouent sur des décennies parfois, chaque fois que je le croisais, j'étais content.
D'abord parce qu'il était bien bien con dans les vannes de merde, que je faisais partie de ses victimes consentantes, et que j'ai toujours bien aimé son bagoût, ses petites simagrées... Et puis parce que je pouvais parler de son avec un type qui savait de quoi il parlait, et qu c'est toujours bon à prendre quand on passe un bout de sa vie à écouter des disques, merde. Son retour d'une session studio à Chicago chez -et avec- Albini, en 2000 et des brouettes, m'avait donne l'impression qu'il y avait chez lui un enthousiasme naturel pour ce taf là. Il donnait plutôt très bien l'impression qu'il savait ce qu'il fallait faire et comment ; je me dis que derrière une console ou à poser des micros, ça doit être l'une des qualités premières pour faire ce taf, vu les relous qui défilent (ça vaaaaaa).

Bon, ça, c'était il y a un moment. A l'époque, la vie n'était pas tout à fait la même qu'aujourd'hui. En sortant plusieurs soirs par semaine, Besançon était une formidable fourmilière pour toute cette clique. N'étant ni musicien, ni très noise/etc (j'arrive pas à décoller "noise" d'un post sur Yann), ni même réellement bisontin, c'était pas réellement ma clique, mais chacune de ces figures contribuait à rendre "le vivre ensemble" un peu plus cool en étant dans le coin. Et Yann, à ce titre, c'était un visage important de cette période, de ce pan d'histoire musicale, notamment locale. Et au fil des années, notamment via Le Bastion où le type a laissé probablement quelques bons morceaux de lui, ça n'a pas du fléchir de ce côté.
Depuis, j'ai rebougé, quitté la région, suis revenu dans le coin, mais en restant à la campagne, assez éloigné de BesAngeles Downtown pour ne faire que croiser ces zozos. Je croisais Yann à un concert ou en ville, mais c'était super rare.
Il y a une quinzaine d'années, Charlotte avait besoin de prises de sons pour l'une des pièces de théâtre qu'elle écrivait et qu'elle mettait en scène. Des bribes de voix, des trucs "super simples", avec un budget de merde (évidemment). Je me suis dit qu'il fallait demander à Yann, qui nous a trouvé des créneaux direct dans son agenda de ministre du wall of sound. Le mec a été adorable, généreux de conseils, patient, et surtout, perfectionniste de ouf. On est sortis de là-bas avec l'impression de lui avoir fait croire que la pièce allait faire le tour du monde, alors qu'il savais très bien que ça jouerait au CDN ou à L'Espace (je sais plus de quelle pièce on parle). Grosse classe.

Je me souviens de la dernière fois que l'on a parlé, je crois que c'était l'automne dernier, mais j'en suis même pas sûr.
Je sortais d'un rendez-vous médical, et j'étais en ville lorsque j'ai croisé le loustic. On a pas parlé de musique, on a pas parlé de concerts à ne pas rater, de disque à checker "parce que si ça se trouve, ça pourrait te plaire".
On se rendait compte que l'on était en âge de parler de nos soucis de santé respectifs. Et c'est ce que l'on a fait. Yann creusait les exams parce que c'était relou, depuis un moment. Je sais toujours pas, aujourd'hui, si c'était de la pudeur, ou s'il était encore dans la phase où il faut creuser les diagnostics. Je parle comme un vieux, je sais bien.

On avait pas assez rigolé, cette dernière fois. Ça fait chier.
Bien des pensées pour sa famille, pour son môme.
Et pour chacun.e des personnes pour qui il aura compté, et ça doit faire du monde, et je parle même pas de celleux qui se seront mangé sa face en allant remuer la tête devant des caissons de basse, que ça soit devant Odd ou plugged, ou en écoutant son dernier projet vénère en date, le Massacre, ou les autres tonnes de trucs auxquels il aura contribué.
Je pense surtout à Fanfan, Tinlu, Oune, Cyrille, Seb chez Cube, etc, y'en a tant quoi... A tout le monde, et évidemment, à mon gars sûr Ouanneur.
Plein d'amour, les copain.e.s.

🖤





24 mars 2025

Thomas Ott @ CartoonMuseum Basel, CH.

Vendredi dernier avait lieu le vernissage de la très belle exposition From Scratch consacrée au travail du toujours impressionnant Thomas Ott, et qui se tient jusqu'au 22 juin 2025 au CartoonMuseum de Bâle.

Il faut bien le dire, ou du moins, l'écrire : les sujets et auteurices que l'on retrouve dans ce formidable endroit bénéficient de magnifiques intentions, et ces quelques années on a eu l'occasion de baver à plus d'une occasion devant le travail réalisé, les corpus assemblés, les approches partagées.

Le travail de Thomas Ott est valorisé comme je n'avais encore jamais eu l'occasion de le voir. L'exposition réussit le tour de force de souligner les différents angles attaqués par le suisse allemand, de faire jaillir l'importance de la narration dans son travail sans jamais sacrifier au pur aspect plastique, ce piège tendu dans lequel tout le monde a finit par tomber un jour lorsqu'il s'agissait d'évoquer ce travail unique. On pourrait en parler des plombes, mais les nombreux livres de Thomas sont souvent reliés à cette idée persistante qu'une technique laborieuse, qu'une pratique singulière doit occuper le terrain lorsque l'on essaie de les circonscrire. C'est évident et il n'est pas question de passer ça à la trappe : les dizaines de pièces exposées ici sautent à la rétine, comme à l'accoutumée. C'est du Ott. Évidemment que c'est dingue, fascinant, hypnotique, déstabilisant.

Mais l'univers du type ne tient pas qu'à ça. Il n'est pas qu'un illustrateur un brin génial, aux outils peu courants, à l'univers graphique identifiable de suite. Ce serait déjà assez fou en soi, certes. Mais il se trouve que Ott a des choses à raconter, des rythmes à communiquer, des personnages à faire vivre, ou à tuer, des histoires à boucler, des ressentis à faire émerger par délà les coups de pointe dans l'épaisse couche de noir qu'il gratte depuis des décennies déjà.

L'exposition fait tout ça très bien, elle éclaire pas mal de choses et conjugue toutes ces intentions avec minutie. La grille de lecture posée sur cette somme fonctionne parfaitement, et les plus grand.e.s amateurices du travail de Ott auront des surprises, en découvrant très probablement des travaux inédits à leurs yeux. Planches parues dans de vieux Strapazin, travaux d'études, commandes diverses : le tout donne le tournis. C'est formidable.

Le vernissage avait attiré pas mal de curieux (combien de fois dans sa vie se retrouve-ton à la même table que Christoph Fischer ou Lorenzo Mattotti, et bien d'autres encore ? C'est un bon repère je crois...) et pour ma part j'étais très content de pouvoir croiser les toujours pétillants Christian Gasser ou Noyau, entre autres voisins trans-frontaliers pas si éloignés, mais assez pour ne pas pouvoir profiter de leur solaire proximité si souvent que ça.

Le lendemain, mon gars sûr Ed m'a fait découvrir la librairie-gallerie Stampa, et parce qu'il nous fallait rentrer tôt, nous n'avons pas diggé du côté de Plattfon Records. J'ai rapidement fait un crochet du côté de Mystifry, étape désormais classique de mes passages à Bâle.
Et puis le train nous attendait. Enfin, c'est un peu plus compliqué que ça...

Merci Annette Gehrig et l'équipe du CartoonMuseum pour l'accueil et cette exposition très, très réussie.

📷 @derekliwanpo.photography

📷 @derekliwanpo.photography

📷 @derekliwanpo.photography


 Photo :  Zab, jamais très loin de là où il se passe quelque chose. 












 


20 mars 2025

J'parle pas de Karl Malone.

J'écoute pas mal de rap en ce moment.
Et pas mal de rap français.
Sous la tonne de clones de clones de clones de clones de clones de chasseurs d'originalité sans vergogne qui jamais ne semblent arriver à leurs fins, il y a des remous vachement stimulants, des marlous truculents, des gens qui invitent ou réinventent.

J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de Boucherie Chevaline, qui pousse le game par delà les retranchements que les autres n'ont pas encore osé imaginer. L'un des types les plus radicaux que je connaisse derrière un mic vient de sortir 4 nouveaux titres, une courte salve qui contribue à conserver l'écart avec le peloton, loin derrière, puisque le rap semble devoir rester une éternelle compétition, un classement permanent, savamment entretenu par tous les pièges ultra-libéraux tendus par notre société à une poignée de types qui n'arrivent pas à remettre en question cette sempiternelle notion, rebattue jusqu'à la lie.
Rarement, très rarement, des lascars arrivent en donnant l'impression d'être passés à autre chose, d'être capable de poser un instant le tout à l'ego, de focaliser sur autre chose, de mettre les main dans la merde pour aller y chercher quelque chose de réellement différent. Pas parce que différent = mieux, non. Juste parce que quelque chose de différent peut rafraichir, restaurer, raviver un truc, parfois.

Boucherie Chevaline, lui, ne s'emmerde pas avec tout ça. Il s'emmerde certainement avec d'autres choses, mais la matière qu'il façonne vient d'une autre planète, donc ces considérations restent les miennes, finalement.

On parlera des prods parfaites et du mix idoine une autre fois.
Quatre titres, donc.



15 mars 2025

Drawing is Thinking | une exposition barcelonaise.

Il y a quelque temps déjà, j'ai eu l'insigne honneur de contribuer à une exposition consacrée au formidable Chris Ware. Je me suis assez répandu à ce sujet sur ce blog, je vais aller droit au but cette fois, promis uh uh uh...
Le corpus réuni, qui avait été partagé avec le public lors du Festival d'Angoulême puis lors d'une expo à la BPI du Centre Pompidou en 2022, a voyagé un peu partout en Europe depuis, et la dernière escale prévue semble imminente : Chris Ware | Drawing is Thinking démarre le 2 April au Centre de Cultura Contemporània de Barcelona, en Espagne, jusqu'en novembre.
Chris Ware sera présent, notamment pour une lecture le même jour, ça va être super.
Comme d'hab.


13 mars 2025

Roy Ayers, 1940-2025.

Roy Ayers est mort, et les hommages pleuvent.
Sans aucune surprise, celui de Gilles Peterson aligne les anedcotes qui donnent le sourire, et les souvenirs plein d'émotion :

"The first time I played Roy Ayers on the radio was March 2nd, 1982 from his ‘Feelin’ Good’ album… ‘Turn Me Loose”. I was 16 sharing the airwaves with my next-door neighbour and pirate buddy Ross Tinsley (aka Ross Travone to avoid recognition by the DTI). Our station was Civic Radio and used our recently acquired aerial and transmitter purchased from local boffin Stuart from who’s garden we broadcast as it had the highest elevation on our road. We never actually got busted by the DTI, but we were discovered by other curious pirates including Chris Phillips and Jeremy Vine with their tracking devices but that’s another story…

Let’s rewind back to my first introduction to Roy. Many would imagine ‘Running Away’ or ‘Love Will Bring Us Back Together’ as the entry point and indeed I would have heard those tunes on Invicta 92.4, Robbie Vincent’s show on Radio London or Greg Edwards’ Best Disco in Town on Capital. But the album that had a profound impact on me was ‘You Send Me’. Featuring an impeccably dressed Roy on the cover - wearing a rakish Panama hat and crushed linen jacket (perhaps subliminally channelling the sartorial excellence of Trevor Eve as Detective Shoestring from the TV show of the same name). And then I heard the entirety of Side A on repeat (remember those turntables that went back to the start of the record?) that night at Anne Marie’s house in Epsom in what was another seminal moment in my young life…
The fact is Roy Ayers - both the man and his music - became enduring companions throughout my entire life. No artist encapsulates the full spectrum of music flowing from jazz through funk, soul, disco into house, hip-hop and broken beat quite like he did.

From his heyday as a purveyor of West Coast vibrational cool, he cut his teeth playing with the likes of Curtis Amy and Jack Wilson under the wing of Bobby Hutcherson and following in the footsteps of Milt Jackson and Cal Tjader eventually joining forces with Herbie Mann who gave him a valuable lesson on the intersection of hip playing and commercial appeal.

From there he travelled East where his chilled elegance, fused with New York’s urban grit, helped define the core components of his musical DNA. His 3-album tenure with Atlantic saw him combine forces with new scene heavyweights such as Charles Tolliver and Gary Bartz as well as still young veterans like Joe Henderson and Ron Carter. This sequence of albums really highlights that moment in which acoustic jazz is going electric, when records like Max Roach’s ‘Members Don’t Get Weary’ or Herbie Hancock’s ‘Fat Albert Rotunda’ are bringing modal jazz, the Fender Rhodes and late 60s politics into the mix. To my ears this is one of the most important and exciting inflection points in the history of jazz and for Roy to be in the thick of it is a testament to his journey. What I wouldn’t give to travel back in time to that moment!
As that decade faded into the rear-view mirror, Roy made another major move signing to Polydor and deciding to leave the more conventional Roy Ayers Quartet name behind by baptising his group Ubiquity as a better descriptor of the fluidity, openness and universality he was exploring through his music.
At this point it’s really worth checking the ‘Live At The Montreux Festival’ album from his June 1971 date where this new group made up of Clint Houston on bass, David Lee on drums and a new young creative force on piano… Harry Whitaker…laid down a set for the ages. This line up also tells you how hip Roy was to finding the best emerging talent. Harry would go on to write several big tunes for Roy including ‘We live in Brooklyn', as well as making major contributions for Roberta Flack, Eugene McDaniel’s and of course his own iconic Black Renaissance project…

The music on the Montreux album ranges from open ended jazz into an extra spaced out ‘In a silent way’ to the first known live recordings with Roy using his voice to bring his subtle funk to proceedings… another fascinating recording from the period is the ‘cut at 45’ 2 disc set recorded for Japan with Sonny Sharrock , Bruno Carr and Miroslav Vitous - check the stoner vibrazonic take of ‘Scarborough Fair’!
From here an utterly mesmerising (indeed ubiquitous) sequence of 13 stone cold classic albums ensued that could easily constitute a life’s work for most. ‘Mystic Voyage’, ’Vibrations’, ‘Red Black and Green’, ‘A Tear to a Smile’, ‘Virgo Red’, ‘He’s Coming’, ‘Everybody Loves the Sunshine’… on and on!! And the singers… Dee Dee, Carla Vaughn, Chicas… wow! And lets not forget the players… Philip Woo, James Mason, David Davis (before he left for Bowie and Young Americans) … arranger William Allen and percussionist Chano O’ Ferral who both came from the Latin jazz scene. -a secret ingredient into the mix.

As if this body of work wasn’t enough, in 2003 while still at Talkin’ Loud records I receive a call from Pete Adarkwah at BBE who tells me that he is with Roy in a warehouse in NYC going through boxfuls of unreleased Ubiquity treasures… The world stopped turning in this moment – a combination of envy and excitement – which ultimately resulted in the label releasing 2 LP’s under the title ‘Virgin Ubiquity’. But far from being the sound of the bottom of a barrel being scraped this find served up some incredible unheard gems and unearthed previously unknown collaborations with the likes of Merry Clayton, Terri Wells and more that would provide fuel for future hip hop classics notably the song ‘Liquid Love’ which was sampled by many from Knxwledge to Kali Uchis. One of Roy’s many Ninja moves was taking home the master tapes from his Polydor studio sessions without ever telling the label - a rare example of artistic expropriation. Meanwhile, Pete was kind enough to give me one of those tracks as an early taster which I released on my Worldwide Exclusives album… I don’t think Pete realised quite how spectacular ‘Reaching for the Highest Pleasure’ was when he passed it to me though… and finally released that track himself a few years ago!

From 1977 while being adored by the disco movement and played in all the clubs from Studio 54 to Le Palace in Paris, his ‘disco adjacent’ sound continued to build his music edifice further demonstrating his hipness to sounds that could connect with new ears. But unlike many at the time, before he got lost in the mirror ball, he did two significant things that kept him fresh and relevant.

First,  he created his own independent label Uno Melodic where he developed new artists and created classics like Ethel Beatty ‘s ‘It’s your love’, Eighties Ladies’ ‘Turned On To You’, Sylvia Striplin’s ‘You Can’t Me Turn Away’ as well as producing the legendary RAMP (Roy Ayers Music Productions) album with what some consider an equally good version of ‘Everybody Loves The Sunshine’ - a debate that will run forever.

Second, he went to Nigeria where he found a new comrade in music adventurism -the mighty Fela Kuti – playing at the Kalakuta Republic which led to the 2 of them recording the song ‘Africa Center of the World’ on Fela’s ‘Music of Many Colours’ album. Roy then took that song home and made a whole album with his band based on his African experiences…a must have – in fact I gave my copy to Thundercat for his birthday in the knowledge that they would inevitably work together some day…

Another memory I have connected to this period in Roy’s life was watching the film of that Kalakuta Republic concert with him on a dusty VHS at his NYC apartment and thinking about how it needed to find a wider audience! There is a great bit in the film where Fela’s band is performing, and you can make out Roy’s silhouette and vibes shimmering in time and space. Two further anecdotes about that apartment were that he had bought it from James Baldwin and that in the corridor there was the original painting of Virgo Red which I was sorely tempted to make an offer for…

And then - full circle to Epsom and the You Send me moment – to the first time I ever saw him live at Ronnie Scott’s around 81/82 with a band that I remember featured original member Philip Woo and the voice of Chicas. At the time bands used to do one-to-two-week residencies and I had my Ronnie Scott membership card which allowed me £2 entry Monday through Thursday – needless to say I went every night.

But this 80s period also corresponded with a shift in jazz listening tastes in America. Jazz radio had gone smooth and labels like GRP and Verve were championing a new saccharine version of the music which would be of great value to the musicians but would also consume them. From Jeff Lorber to Lonnie Liston Smith to Bobbi Humphrey to Roy Ayers. Smooth jazz was now the enemy for us bass and drum heads.
It was at this point in 1985 when I first met him in person at the New York Jazz Explosion at the Hammersmith Odeon where I had been invited to present the concert as a Radio London DJ with my Mad On Jazz show.

And this is where the special role of the UK in making sense of his music and then helping “export” it back to the US comes into the story. That moment of British discovery of his old records arrived with the growth of the Rare Groove scene. Built around warehouse parties and back-room energy DJs like Jonathan Moore, Des Parks and Jazzy B- Roy’s music was foundational with ‘Life Is Just A Moment’ as its bedrock!

It was here that we were able – thanks to my dear friend and co-pilot of Dingwalls, Janine, with her enterprising spirit and convertible 2CV - to get Roy down to the club on his one Sunday off from a 2 week Ronnie’s residency. As soon as he entered and felt the energy, he immediately said he wanted to play there and so the following Sunday there he was and when I suggested he do one of our favourites ‘We Live In Brooklyn” he did and it became a staple in all his future sets.

Worth noting that Roy was taking a huge risk in playing for us as he was exclusively contracted to Ronnie’s so we had to promote in secret – no fliers, no web, just word of mouth and over 800 people turned up – but Ronnie’s had no clue and we got away with it. Props to Roy for doing it in the first place as we wouldn’t have been the only ones in trouble!

Luckily for all of us, Roy realised through these visits to the UK that there was an audience desperate to hear the music that he was not being recognised for in America. And this rediscovery then led to his elevation in the ears of his home market as the nascent producers of the golden era of hip hop became aware of his extensive and highly sampleable back catalogue.

The earliest instance of this was A Tribe Called Quest - the first American group that dug deeper than the obvious using ‘Daylight ‘by RAMP for Bonita Applebum. The other key pioneers in this were Gangstarr -DJ Premiere and Guru would come to Dingwalls when they were in London, often borrow records from me for remixes they were doing while over and with whom I forged a relationship in music leading to me advising as well as being at the recording sessions for Guru’s Jazzamatazz which featured both Roy and Donald Byrd.

Further cementing these trans-Atlantic connections, it was a source of great pride and pleasure to bring together the US and British scenes at the 1990 Jazz FM Weekender at Camber Sands which featured Roy, Pharoah Sanders, A Tribe Called Quest, Steve Williamson, Working Week, Galliano, Brand New Heavies, Incognito, Snowboy and a host of DJs. I suppose looking back on it, what seemed like a crazy idea made total sense and at the heart of it was Roy Ayers who gave it its meaning… I must confess there was another first for me in his presence which we will save for the memoir…

Through all these interactions, Roy became really close to us as a community and would often hang in the house on Brownswood Road. As I started the label Talkin’ Loud he was an artist I championed to the deaf ears of money men in an attempt to sign him, but we managed a golden moments on Galliano’s debut album ‘In Pursuit of the 13th Note’ where he guested on the track ‘57th minute of the 23rd Hour’ absolutely nailing the accompaniment to what is one of the high points of Rob G’s spoken word poetic output.  This also led to demos featuring him with the Young Disciples, Paul Weller and Dill Harris as well as an unreleased version of  ‘All I have In Me’ with playing vibes. Wow I had totally forgotten about that – raw to the floor - I’ll play it on my next radio show!

Over the years I went on to promote and book him for multiple gigs including the Montreux Miles Davis hall event in 2003 when I was able to get Jamiroquai to join him on stage. The deep relationship with Roy stuck to the very end and I was eventually able to put him into the studio with Thundercat and Ommas Keith as well as on stage with Bad Bad Not Good and Ed Motta on two separate occasions at the Worldwide Festival in Sete. I’ll never forget Ed using Roy’s ‘Searching’ to describing how his music was modernist and architectural on the same level as Miro or Mondrian.

We also got to work together on the Nuyorican Soul project. This concept record released in 1997 is up there as one of my most cherished releases and a vital node joining club culture with Jazz and Latin blood lines. A record helmed by Kenny Dope and Louie Vega -who remain to this day two of the most vital and impactful music producers in the game - this project was one of a kind and within it Roy delivered another key moment with an incredible version of ‘Sweet Tears’ bringing his voice, vibes and Vince Montana Jr’s string arrangement to the proceedings. I was talking to Orphy Robinson the other day and he made a good point about the sound of Roy Ayers throughout the Polydor years being the product of recording at Electric Ladyland in NYC or Sigma Sound in Philadelphia. For Kenny and Louie to add that authentic Philly sound by recording the strings at Sigma was a master stroke. Even though it was a tune recorded by Roy on other occasions – this version took forcefully into the present.

This time also carries with it memories of seeing him with some of the titans of music like Tito Puente, George Benson, Eddie Palmieri , Jocelyn Brown and La India at an unforgettable launch party in Times Square’s ’Supper Club’ … what a night!  As well as going on a radio tour with him and being present for a special show he presented with Isaac Hayes on WRKS-FM 98.7… legends!.

Everything we ever did together was predicated on my deep desire to see him elevated to the level of giants such as James Brown, Donald Byrd and George Clinton- the plane on which he rightfully belonged.
So it was very moving to see such extensive coverage of his passing across the board and particularly to read Alexis Petridis’ article in the Guardian especially so soon after his piece on James Hamilton’s crucial Disco Pages which illustrated that peculiar alchemy that makes the UK such a unique and potent place for discovering and championing music regardless of fortune or fashion. In that spirit, I hope that this reflection on Roy’s life and work shows this – he was so important to us and in some way we were  for him.

Rest in peace Roy and thank you – been a pleasure travelling with you for the past 45 years."

Gilles Peterson, 13 mars 2025.









11 mars 2025

Como el sol !

65 ans après la sortie du morceau original par Coltrane et sa clique de suprêmes génies, voici une tout autre version du "For Sonny", cette fois par Raúl Monsalve y Los Forajidos sur son nouvel album à paraître très bientôt chez Olindo Records, "Sol".

Monsalve ne fait que progresser dans son exploration, d'un projet à l'autre, et il me semble qu'il n'y a jamais eu autant de bonnes idées que lorsqu'il assemble tout cela de cette manière, avec le personnel adapté du début à la fin : Edgar Bonilla au clavier, Gustavo Ovalles aux percus, Andrés Vela au sax, et bien d'autres, dont Nick Emanative Woodmansey et Malcolm Catto à la console.
Tu m'étonnes que ça sonne, John.
 


 

27 février 2025

Ceci est le dernier post posté sur mon compte instagram.

Ceci est le dernier post posté sur mon compte instagram.
Je ne sais pas trop pourquoi j'ai ressenti le besoin de le reposter ici aussi : la sénilité, probablement.

- - -
 
🇫🇷🗣️
Je quitte Instagram dans les jours qui viennent.
Je suis un utilisateur tardif d'Insta, mon premier post ici date de quelques jours avant la naissance de ma fille, il y a un peu plus de cinq ans.
Pour de nombreuses raisons, bonne ou mauvaises (ou fifty-fifty), le temps est venu pour moi d'aller traîiner ailleurs.

Merci pour ces interactions au fil des années, j'espère qu'on en aura d'autres, encore meilleures, ailleurs et même soyons fous, dans la vraie vie, qui sait ?
Bons vents à chacun d'entre vous, et au cas où : hellojune.fr ou se cache le lien vers mon blog, ou je continue de partager des trucs en vrac.

* oui, je sais, la vraie vie est là aussi, c'est pour ça qu'il est difficile de s'éloigner de ces conneries quand on a trop pris l'habitude de les utiliser ! Enfin, vous voyez ce que je veux dire.

🇬🇧🗣️
I'm leaving Instagram in the coming days.
I was a late Instagram user, my first post here was a few days before my daughter was born, a little over five years ago.
For plenty of reasons, good or bad (or mid), time has come for me to go hang out somewhere else.

Thank you for these interactions during those years, I hope we'll have more, even better, elsewhere and let's be crazy, in real life, who knows?
Best winds to each of you, and just in case: hellojune.fr what's my blog url is (not) hidden, and where i keep on sharing misc stuff.

* yes, I know, real life is here too, that's why it's hard to get away from this crap when you've gotten too used to using it! Well, you know what I mean.


26 février 2025

La Chiâle.

Des auteurices qui creusent, qui explorent, qui tentent des trucs ; et à la fin ça donne des bouquins qui nous emportent, et à la fin ça nous rend peut-être un peu moins con et un peu plus vivant, et à la fin tout le monde y gagne, et...  Attendez une minute...
Hmmm... J'avais pourtant pas envie d'insulter Christelle Morançais en débutant ce post, flûte.


Je n'ai toujours pas trouvé les mots adéquats s'agissant de La Chiâle, de Claire Braud, paru chez Dupuis l'an passé.

C'est un bouquin pour lequel plein de gens parleront d'expérience de lecture intense, ou exigeante, ou profondément marquante, sans savoir vraiment quoi en faire, ni vraiment pouvoir s'en tenir à ça sans aller à essayer de préciser des trucs et... forcément ça sera réducteur, ou à côté ; ce sera en tous les cas très probablement dommage.
Parce que la bande dessinée n'est pas un truc forcément pitchable : ça n'est pas parce que le sujet, que la trame du scénario l'est, qu'on pourra prendre la pleine mesure de "la réussite" de l'œuvre. On soustrait trop de trucs quand on s'essaie à résumer un livre de bande dessinée. On ne devrait pas. On ne devrait pas résumer La Chiâle : le bouquin mérite juste qu'on le lise, tout simplement.

 
Dans ce livre, elle creuse une matière pour le moins compliquée à formaliser sous une forme plastique censée suivre une narration : l'un des premiers trucs remarquables pour y arriver, c'est donc de se débarasser de certaines choses, dont la linéarité graduelle d'un récit classique. On a aucune idée du temps que prend ce récit pour se dérouler ; on a des indices, des informations, des balises, remarquables ou pas, et on fait ce que l'on veut en tant que lecteurice, sciemment ou non. On peut saisir le propos et suivre cette histoire sans pour autant remarquer cette absence. C'est l'un des nombreux signes de la réussite du projet, qui revêt bien des formes ici.

Le titre survole le tout : oui, il sera question ici de tristesse, de dépit, d'impuissance, de chagrin, de doute, de colère. Il sera question de déluge de larmes, de vannes ouvertes, de failles qui s'agrandissent.
La Chiâle gratte dans l'incongru, dans l'absurde, dans l'insoutenable de nos existences, et l'exprime avec panache : c'est pas parce que partout, tout le temps, se trouvent toutes les raisons du monde de s'écrouler, qu'il ne faut pas le faire dans un livre dynamique, au trait enjoué, dans cette urgence de l'expression qui n'a que rarement été au service d'un sujet aussi idéal.

Le grotesque et l'hilarité cohabitent avec la fragilité et le chagrin sans fin. Avec une lucidité dingue, et sans jamais flirter avec le pathos. Tu parles d'un autre exploit.

Il y en a plusieurs autres, mais il faut lire le livre pour se faire une idée un peu plus juste.

Claire Braud était déjà une autrice remarquable (en finalement très peu de bouquins), mais là elle vient de produire un sacré truc.
En tout cas, La Chiâle est clairement l'un de mes bouquins préférés de 2024.

ps : ça m'a remis ce titre en tête, tiens donc.

23 février 2025

"Pour un statut d’éditeur indépendant" (LettrInfo 25-IV des éditions Agone de février 2025)

Une fois n'est pas coutume, je copie-colle ici le dernier email reçu des souvent formidables, toujours pertinentes éditions Agone, et dont la newsletter est probablement l'un des emails envoyés en masse parmi les plus intéressants que l'on puisse recevoir.
Instructifs et concis, ils éclairent le plus souvent les différentes gesticulations à l'œuvre au sein du petit monde de l'édition, dont il y aurait tant à dire, et le font avec ce mélange de détermination et d'opiniâtreté qui les caractérise. Pour le dire autrement : il est toujours temps de constater la richesse et la vivacité d'un catalogue qui mérite, plus que jamais, que l'on s'y intéresse.
Pour s'abonner à la lettrInfo, il suffit d'aller tout en bas de leur site, et de se laisser guider en cliquant sur le gros bouton "Lettre d'informations".
Voici donc le contenu du dit mail :


Les 20 et 21 février, à Bordeaux, se tenaient les IIe Assises de l’édition indépendante. Ses partenaires médiatiques, Livres Hebdo et ActuaLitté, toujours à l’avant-garde du confusionnisme, ont tenté d’en miner les efforts – nous en donnons ici un décodage. Ce pétard mouillé fut sans effet sur la quinzaine de rencontres qui ont réuni près de 500 personnes. Ci-dessous l’une des interventions.

 

En février 2023 à Aix-en-Provence, les premières Assises de l’édition indépendante étaient ouvertes par une rencontre rassemblant le directeur du livre et de la lecture au ministère de la Culture, le directeur général du CNL (Centre national du livre), le directeur de la Sofia (Société française des intérêts des auteurs de l’écrit) et le président du SNE (Syndicat national de l’édition), c’est-à-dire les représentants des principales instances nationales du livre en France. Comme pour accomplir cette mise en scène du pouvoir, on trouvait, au bout de cette longue table, après le directeur de la Culture de la Région Sud, mais sur le côté, la représentante de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture. Il s’agissait d’un échange sur “Les politiques de soutien à l’édition indépendante.

 

En réponse à l’exposé des urgences pour l’édition indépendante donné par la représentante des structures régionales du livre — un exposé précis, clair (et, dans ce contexte, quand on songe à l’état du rapport de forces, particulièrement courageux), où il s’agissait de définir un plafond aux aides à l’édition en termes de chiffre d’affaires et de nombre d’aides par maison ; mais aussi, entre autres suggestions, d’établir une taxe à la surproduction en termes de coûts écologiques. En réponse donc à ces propositions modestes et de bon sens, le directeur général du CNL a expliqué que, au nom de la “diversité de la création, notre mantra au ministère de la Culture”, il n’imposerait jamais de plafonnement : “Nous n’avons pas vocation à exclure des maisons d’édition des soutiens du CNL.” Et de donner, en exemple, le soutien par le CNL, en 2022, d’“un formidable ouvrage, un dictionnaire du Moyen Âge”, dont il signale, en se penchant en arrière pour s’adresser, dans un geste de connivence, à deux chaises de lui, au président du SNE : “Un ouvrage publié aux éditions du Seuil, que Vincent connaît bien”. (Il n’est pas sûr que Vincent Montagne connaisse bien cet éditeur, mais il est sûr en revanche qu’il l’a racheté avec le groupe La Martinière cinq ans plus tôt.) Le directeur général du CNL précise encore : “C’est un ouvrage extrêmement coûteux, qui a vocation à être un ouvrage de référence. Il réunit tous les plus grands spécialistes, et nous nous devions de le soutenir pour le rendre accessible au public. Nous n’avons pas vocation, quel que soit le chiffre d’affaires du Seuil, à l’exclure de nos soutiens.”

 

Si cette profession de foi ne souffre aucune ambiguïté – de fait, elle enterre les quelques pistes ouvertes par la représentante de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture –, on pourrait faire quelques remarques sur ses prérequis. Ne serait-ce que sur la compatibilité entre la mission de sauvegarde de la “diversité de la création”, l’état de concentration qu’a atteint l’édition française et le rôle de l’État dans ce processus, notamment au travers des soutiens symboliques et financiers accordés à des groupes éditoriaux qui – du fait de leur croissance et de leurs liens avec de puissants intérêts industriels et financiers –, ne sont plus seulement, désormais, en mesure d’acheter, comme depuis (presque) toujours, des maisons, mais d’autres groupes.

 

C’est l’une des rares vertus de Vincent Bolloré que d’avoir mis à jour avec éclat les dangers de la concentration éditoriale. Même si la cause de cette révélation – l’outrance de son programme de restauration des valeurs millénaires de l’Occident chrétien – a un peu tendance à aveugler son public. Après tout, le problème vient surtout du fait qu’autant de pouvoir puisse tomber entre les mains d’un seul individu. D’autant plus quand on sait que ce type de profil – les États-Unis, en ce domaine, servent de modèle – est aussi loin que possible d’un humaniste dévoué aux causes telles que la défense des libertés publiques, de l’égalité économique et devant la loi, de la fraternité entre les peuples, de l’urgence climatique, etc.

 

Le principal problème vient donc moins de l’arrivée d’un soutien actif des droites extrêmes à la tête du plus grand groupe éditorial français que du système qui l’a permise. Un constat qui ne semble pas être partagé par les médias dominants et les représentants de la politique culturelle de l’État français.

 

Sans remonter avant le début de ce siècle, on se souvient des louanges reçues par Jean-Marie Messier pour son montage du groupe médiatique transnational Vivendi Universal (2000). On se souvient aussi que l’effondrement, en moins de deux ans, de son château de cartes a permis au groupe Hachette de doubler (provisoirement) sa taille. On se souvient bien sûr qu’alors, au nom de l’“indépendance éditoriale” un quarteron de “grands indépendants”, dont les groupes Gallimard, La Martinière et Le Seuil sont montés à l’assaut de Bruxelles pour tenter d’arracher au lion sa part. On se souvient enfin que la victoire de cette geste a donné naissance au groupe Editis (2004), sous la férule du patron des patrons d’alors, le baron Ernest-Antoine Seillière ; mais aussi au rachat du Seuil par le groupe La Martinière avec l’aide de l’industriel du luxe Chanel (2004).

 

La suite des années 2000 voit enfler les groupes Editis, Gallimard et Actes Sud par des acquisitions ponctuelles. Les années 2010 connaissent une accélération avec le rachat par le groupe Gallimard du groupe Flammarion – ce qui donne naissance au groupe Madrigall (2012-2013) avec des capitaux de LVMH (Bernard Arnault) ; puis le rachat de Payot-Rivages par le groupe Actes Sud (2012) et du groupe La Martinière par le groupe Média-Participations (2017) ; enfin la naissance des groupes Humensis (2016) et Bourgois (2019). Ces derniers ont été respectivement rachetés par les groupes Gallimard et Albin Michel l’an dernier.

 

Cette situation peut-elle être favorable à la “diversité de la création” ? Beaucoup en doutent. Pour ceux-là, le “mantra du ministère de la Culture” ne peut être satisfait que par un développement de l’édition indépendante conjoint à un arrêt, voire une réduction, de la concentration éditoriale.

 

Nous commercialisons en avril prochain une carte “Édition française, qui possède quoi” – dont une version simplifiée paraîtra dans Le Monde diplomatique. Prenant le contre-pied de la vision dominante, celle que donnent notamment les planisphères et classements de Livres Hebdo, elle ne représente pas seulement les seuls gros chiffres d’affaires, soit les groupes et une poignée d’indépendants : y est présent l’ensemble des éditeurs de littérature générale. En outre, contrairement à la vision habituelle, la représentation des maisons ne suit pas les chiffres d’affaires mais leur date de création et leurs statuts : les groupes (avec leurs maisons dépendantes) et les indépendants sont ici au même niveau. Enfin, on a retiré les industriels du livre scientifique ou pratique (les groupes Relx et Lefebvre Sarrut) – trop loin du marché du livre généraliste et de la formation des opinions.

édition, qui possède quoi

Cette carte représente l’ampleur de la concentration éditoriale – les 90 % du chiffre d’affaires de l’édition produits par une poignée de groupes dont les plus gros sont la propriété de grandes fortunes (les rangs dans les classements Challenges, en €, et Bloomberg, en $, sont indiqués). Mais elle expose en même temps la véritable source de sa diversité : les maisons indépendantes. On comprend bien en effet que ces groupes de moins en moins nombreux et de plus en plus gros sont devenus ce qu’ils sont en se nourrissant du renouvellement régulier de nouvelles maisons, dont ils absorbent, en les achetant, le chiffre d’affaires – qui leur permettra d’en acheter d’autres –, mais aussi la créativité – indispensable pour contrebalancer la stérilisation qui touche les maisons dépendantes soumises à une production standardisée pour assurer la rentabilité que réclament leurs contrôleurs de gestion.

 

Ce qu’on voit moins, mais que la plupart des éditeurs indépendants éprouvent au quotidien, c’est qu’au niveau de concentration atteint par l’édition les conditions de précarité plus ou moins importantes dans lesquelles sont maintenues les indépendants ne sont rien d’autre que le maintien des conditions de leur rachat.

 

Parmi les innombrables avantages qu’auraient les maisons dépendantes sur les maisons indépendantes, on mentionne toujours l’économie d’échelle réalisée par les groupes, notamment sur les charges fixes – une réalité économique qui n’a rien de spécifique à l’édition. Ce n’est pas le seul avantage. Les plus importants sont certainement les moyens logistiques et financiers dont bénéficient les grands groupes – les quatre plus gros possédant, en outre, les plus grosses entreprises de diffusion-distribution, et deux sont propriétaires de médias, voire de chaînes de libraires. Ces moyens leur permettent d’élever la surproduction au rang de stratégie d’occupation : déverser sur les librairies et les médias une vague pour repousser celles de la concurrence. Une mécanique qu’illustre la rentrée littéraire, quand déboulent des centaines de romans, dont la plupart sont destinés à être pilonnés avant la fin de l’année, quelques-uns (déjà choisis) surfent plus ou moins bien et d’autres (déjà choisis) sont poussés vers les prix littéraires pour booster les ventes en supermarché et celles de Noël. Pour l’essentiel, cette “édition sans éditeur” – pour reprendre la formule de l’éditeur franco-américain André Schiffrin – produit des livres vite faits, vendus en masse ou pilonnés en masse.

 

Sur la base de ce diagnostic sommaire – mais qui a largement déjà été développé ici et là au fil d’articles et d’ouvrages –, tentons quelques suggestions pour corriger quelques-uns des dysfonctionnements de ce système en suivant les conseils du ministère de la Culture et du CNL. Pas seulement la sauvegarde de la diversité de création, mais aussi la satisfaction des enjeux sociétaux et de la lutte contre la casse écologique dont ces institutions soulignent, à juste titre, l’importance.

 

Pour commencer, il faut donner un statut juridique à l’édition indépendante. Comme il en existe, par exemple, pour le secteur de la presse, protégée au nom de la liberté d’opinion. Un statut qui pourrait – comme l’évoquait, il y a deux ans, lors des premières Assises de l’édition indépendante, le directeur du livre et de la lecture au ministère de la Culture – “être inscrit dans notre constitution, parce qu’après tout, le livre, c’est aussi un moyen de communiquer et de former l’opinion” — moyens auxquels on devrait rajouter l’éducation.

 

On pourrait partir de la définition élémentaire que le CNL donne d’un éditeur indépendant : ne pas être la propriété d’un groupe et ne pas dépasser le chiffre d’affaires annuel d’un demi-million d’euros — pour ne pas être accusés de misérabilisme, on peut multiplier ce chiffre par deux, dix, voire vingt sans changer grand-chose.

 

Sur la base de ce statut, on pourrait ajouter les avantages fiscaux associés à la presse ; mais aussi des tarifs postaux préférentiels — dans l’esprit du tarif Livre & Brochures pour l’exportation de la culture française que La Poste abandonne cette année dans l’indifférence générale.

 

Si ce statut d’éditeur indépendant protégera la diversité de la création éditoriale, face à l’état de concentration, il sera insuffisant : il faut aussi réguler.

 

Une première mesure simple – déjà évoquée voilà deux ans par la représentante de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture – serait d’établir, pour l’attribution des aides à l’édition, un plafond en termes de chiffre d’affaires (à définir) et de nombre d’aides par maison ou par groupe – en tenant compte, non pas des enseignes mais de leur propriété. À ces exigences répond tout simplement le fait de réserver les aides aux maisons indépendantes. Ce serait en outre le seul moyen d’éviter que l’État, par les aides aux groupes, nourrisse la concentration éditoriale, principal facteur de stérilisation de la diversité de création.

 

Le directeur du CNL et le directeur du livre au ministère de la Culture ayant réaffirmé, voilà deux ans encore, leur souci de l’impact écologique, s’impose l’établissement d’une taxe sur la surproduction. Ce qui serait aussi un premier pas pour répondre à la demande urgente, formulée par le Syndicat de la librairie française (SLF), en juin dernier, à quelques jours des Rencontres nationales de la librairie à Strasbourg, d’une “baisse drastique de la production de livres. Pour que cette mesure ait un effet, il est de bon sens qu’elle s’adresse en priorité aux quelques-uns qui produisent 90 % du marché du livre plutôt qu’aux nombreux qui en produisent 10 %.

 

Dans la même logique de décroissance, qui croise en l’occurrence la protection de la diversité de création, ciblons deux acteurs majeurs de la consommation de biens répondant moins aux besoins sociaux et environnementaux qu’à des soucis mercantiles et aux exigences de l’accumulation : d’abord la publicité – qui fut longtemps interdite pour le livre (un interdit qu’il est temps de rétablir) ; ensuite la vente en supermarché, où s’écoule une production standardisée avec un gâchis incompatible même avec les plus bas critères environnementaux. Sans parler de la régulation des supermarchés en ligne, dont l’emblème est Amazon, et dont on connaît l’ampleur des impacts écologiques et (puisque nous sommes aussi soucieux des enjeux sociétaux) l’indignité des conditions de travail faites à leurs employés dans leurs entrepôts dantesques. En outre, ces mesures devraient recevoir le soutien des libraires, qui accueilleront une partie de cette clientèle égarée, à qui on est sûr qu’elle offrira autre chose à lire que la production promue par les chaînes en continu de Vincent Bolloré.

 

On le voit bien, ces mesures sont peu coûteuses et assez bénignes. Une fois acquises, il faudra s’attaquer à la racine. C’est-à-dire légiférer sur la possibilité pour un groupe éditorial de posséder médias, diffusion-distribution et chaînes de librairies. Il s’agit de réduire les concentrations horizontale et verticale dans l’édition française, désormais aux mains de quatre grandes fortunes. Produit des effets pervers de la concurrence par le jeu même des marchés, ce contexte d’oligopole débouche inévitablement sur des concentrations ; et les grands groupes issus de ce phénomène n’ont alors qu’une obsession : préserver leurs positions, quel qu’en soit le prix. C’est pourquoi l’ensemble des dangers qui pèsent sur la production et le commerce du livre comme outil d’émancipation et partie prenante de tout projet de démocratisation de la culture se résume à la concentration de l’édition.

 

On remarquera que ces quelques mesures suggérées pour corriger les dysfonctionnements du marché éditorial sont indépendantes de tout critère intellectuel, artistique, politique, scientifique ou autre, pour ne s’en fixer qu’un seul : la taille. Limiter la taille d’un acteur économique, c’est limiter sa capacité de nuisance.

 

Il en va pour le champ éditorial comme il en va pour la politique, la société et l’environnement : nous avons dépassé le stade du sauvetage des acquis d’un monde qui n’existe plus. Il faut passer à l’offensive avec des analyses et des propositions claires. La Fédération des éditeurs indépendants est bien sûr le lieu où ouvrir ce chantier.

 

Sur les mêmes sujets, à lire sur Antichambre :


“L’arbre qui dévoile la forêt [LettrInfo 24-XXVII]” (décembre 2024)

En attendant la parution du recueil Déborder Bolloré, édité par un collectif d’éditeurs indépendants en mai 2025 : contact@deborderbollore.fr.



19 février 2025

Mr. Brew

Leon Michels et sa clique ont encore frappé.

 

La compo est très belle, mais le mix est dingue, les arrangements sont impeccables, ça sonne comme du Leon Michels, quoi.
C'est évidemment du côté de Big Crown que ça se passe.

17 février 2025

Élasticité temporelle.

Le temps passe vite !
En interne, au sein de certaines structures professionnelles, un peu moins, comme le démontre cet email que je viens de recevoir.

Pour les retardataires (bon, 2 ans, c'est un petit retard ou un gros ?), considérons cela comme une opportunité de mettre vos répertoires à jour : non, je ne travaille plus pour le Festival de BD d'Angoulême.
Depuis 2023, n'est-ce pas.

 

8 février 2025

Bye bye facebook, bye bye instagram.

Comme beaucoup de gens, je vais bientôt fermer ma page fcbk, et son équivalent insta.

Il y a plein de raisons qui me motivent en ce sens, et pas seulement le petit sprint vers la suprême dégueulasserie de son propriétaire et de ses sbires (c'est déjà une super raison en soi, ceci dit, même si les dits connards n'ont pas attendu l'avènement-bis de Trump pour se poser en gros sacs à merde, tout de même). L'évolution de l'algo est à chier, quand bien même il n'est pas non plus au centre de tout ce qui déconne. 🕳️

Je crois que j'ai surtout du mal à trouver mon contentement en termes d'échanges de toutes sortes, perdus qu'ils sont dans ce fatras sélectif : c'était mieux avant, tout ça tout ça.
La part de satisfecit amical et social s'évapore dans l'éther, coincé entre une pub pour un truc aux antipodes de ma pomme, un post réac-facho d'anciens pote de jeunesse 💩 dont l'auto-éboulement intellectuel m'attriste autant qu'il me débecte, et une news archi-déprimante relayée par l'un.e de mes 987654347856978 potes déprimé.e.s.
Ouais, parce que le contexte, hein ? Il est pas jouasse de ouf, le contexte, hein ?

Alors autant je vais pas trop mal, merci, autant j'avoue que mon enthousiasme, mon entrain ont du mal à tenir longtemps quand je traîne trop mes guêtres sur les réseaux. Et comme beaucoup, je suis complètement accro à ces merdes, et je sais que cela ne va pas être simple de tourner le dos à la machine après quasi deux décennies à "vivre" un pan de vie sociale ici-bas. J'en ai marre de passer ma vie à scroller, et j'ai pas envie que ma fille pense que ça fait partie de la vie qui l'attend (elle se fera bouffer bien assez tôt par les saloperies numériques à venir, de toutes façons).

Je vais donc reprendre des habitudes old-school, c'est à dire écrire des emails, vindieu, et poster des trucs sur ce bon vieux blog, pour les douze potes qui voudraient encore gaspiller leur temps à me lire. Ouais, ça se passe via Blogger et Blogger, c'est Google, c'est pas glorieux non plus, mais disons que le mouvement sera progressif.
Je suis donc en train de rapatrier des tonnes de trucs postés initialement sur fcbk, direction le blog, histoire de conserver tout de même une archive en ligne. Puis ensuite, couic couic fcbk et insta.

J'ai rencontré des gens grâce à facebook. 🔥 J'en ai retrouvé aussi. 🔥 J'ai appris des tonnes de trucs grâce aux partages, aux relais croisés au fil des ans. 🔥 J'ai établi le contact avec des personnes qui comptent pour moi, et que j'espère pouvoir "suivre" différemment désormais. 🔥 Et puis il y a les labels, les maisons d'éditions, les activistes de tout poil qui utilisent énormément les réseaux, parfois exclusivement pour certains. Ça va être chaud de faire sans ça, c'est certain. 🔥
Professionnellement, cela m'aura forcément facilité certaines choses : subitement nos activités passionnées n'étaient plus cantonnés à des forums spécifiques, et il était possible de croiser tout le monde au même endroit. 🔥
Bref : même si ça joue un peu sur l'éparpillement psy, ça reste sacrément commode.

Mais voilà : pas mal de taf(s) superposés, une vie de famille, les copaines "en vrai", des livres à lire, des disques à écouter, des balades à faire, et puis pas mal de (GROS) projets sur les rails qui demandent de l'énergie et de l'implication : c'est de moins en moins compatible avec l'aspirateur chronophage de plus en plus vain qu'est facebook, insta et consorts. J'ai créé une page Masto mais je ne pense pas l'activer réellement. On va voir si survivre sans les réseaux plus de 2 mois (je faisais déjà régulièrement des "pauses déconnectées" ces dernières années) est faisable, ah ah !

Donc, en attendant de trouver un genre de Mailchimp ou de Substack qui puisse convenir à mes partages d'update de blog (disons, mensuels -?- pour celles et ceux qui s'emmerdent de ouf !), je vais poster ça ici : www.hellojune.fr
Si vous êtes comme moi, vous n'allez que très rarement voir par vous-même ce qui se trame AILLEURS, en dehors des réseaux, si ça bouge, si ça vit : on attend généralement une newsletter ou un truc du genre pour checker ça. Je vais donc creuser les possibilités simples (et funky) pour mettre ça sur pied, on verra bien.
En attendant, je reste encore un peu, le temps de continuer mon déménagement numérique. 🛹