Cette
carte représente l’ampleur de la concentration éditoriale – les 90 % du
chiffre d’affaires de l’édition produits par une poignée de groupes
dont les plus gros sont la propriété de grandes fortunes (les rangs dans
les classements Challenges, en €, et Bloomberg, en $,
sont indiqués). Mais elle expose en même temps la véritable source de sa
diversité : les maisons indépendantes. On comprend bien en effet que
ces groupes de moins en moins nombreux et de plus en plus gros sont
devenus ce qu’ils sont en se nourrissant du renouvellement régulier de
nouvelles maisons, dont ils absorbent, en les achetant, le chiffre
d’affaires – qui leur permettra d’en acheter d’autres –, mais aussi la
créativité – indispensable pour contrebalancer la stérilisation qui
touche les maisons dépendantes soumises à une production standardisée
pour assurer la rentabilité que réclament leurs contrôleurs de gestion.
Ce
qu’on voit moins, mais que la plupart des éditeurs indépendants
éprouvent au quotidien, c’est qu’au niveau de concentration atteint par
l’édition les conditions de précarité plus ou moins importantes dans
lesquelles sont maintenues les indépendants ne sont rien d’autre que le
maintien des conditions de leur rachat.
Parmi
les innombrables avantages qu’auraient les maisons dépendantes sur les
maisons indépendantes, on mentionne toujours l’économie d’échelle
réalisée par les groupes, notamment sur les charges fixes – une réalité
économique qui n’a rien de spécifique à l’édition. Ce n’est pas le seul
avantage. Les plus importants sont certainement les moyens logistiques
et financiers dont bénéficient les grands groupes – les quatre plus gros
possédant, en outre, les plus grosses entreprises de
diffusion-distribution, et deux sont propriétaires de médias, voire de
chaînes de libraires. Ces moyens leur permettent d’élever la
surproduction au rang de stratégie d’occupation : déverser sur les
librairies et les médias une vague pour repousser celles de la
concurrence. Une mécanique qu’illustre la rentrée littéraire, quand
déboulent des centaines de romans, dont la plupart sont destinés à être
pilonnés avant la fin de l’année, quelques-uns (déjà choisis) surfent
plus ou moins bien et d’autres (déjà choisis) sont poussés vers les prix
littéraires pour booster les ventes en supermarché et celles de Noël.
Pour l’essentiel, cette “édition sans éditeur” – pour reprendre la
formule de l’éditeur franco-américain André Schiffrin – produit des
livres vite faits, vendus en masse ou pilonnés en masse.
Sur
la base de ce diagnostic sommaire – mais qui a largement déjà été
développé ici et là au fil d’articles et d’ouvrages –, tentons quelques
suggestions pour corriger quelques-uns des dysfonctionnements de ce
système en suivant les conseils du ministère de la Culture et du CNL.
Pas seulement la sauvegarde de la diversité de création, mais aussi la
satisfaction des enjeux sociétaux et de la lutte contre la casse
écologique dont ces institutions soulignent, à juste titre,
l’importance.
Pour
commencer, il faut donner un statut juridique à l’édition indépendante.
Comme il en existe, par exemple, pour le secteur de la presse, protégée
au nom de la liberté d’opinion. Un statut qui pourrait – comme
l’évoquait, il y a deux ans, lors des premières Assises de l’édition
indépendante, le directeur du livre et de la lecture au ministère de la
Culture – “être inscrit dans notre constitution, parce qu’après tout, le
livre, c’est aussi un moyen de communiquer et de former l’opinion” —
moyens auxquels on devrait rajouter l’éducation.
On
pourrait partir de la définition élémentaire que le CNL donne d’un
éditeur indépendant : ne pas être la propriété d’un groupe et ne pas
dépasser le chiffre d’affaires annuel d’un demi-million d’euros — pour
ne pas être accusés de misérabilisme, on peut multiplier ce chiffre par
deux, dix, voire vingt sans changer grand-chose.
Sur
la base de ce statut, on pourrait ajouter les avantages fiscaux
associés à la presse ; mais aussi des tarifs postaux préférentiels —
dans l’esprit du tarif
Livre & Brochures pour l’exportation de la culture française que La
Poste abandonne cette année dans l’indifférence générale.
Si
ce statut d’éditeur indépendant protégera la diversité de la création
éditoriale, face à l’état de concentration, il sera insuffisant : il
faut aussi réguler.
Une
première mesure simple – déjà évoquée voilà deux ans par la
représentante de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture –
serait d’établir, pour l’attribution des aides à l’édition, un plafond
en termes de chiffre d’affaires (à définir) et de nombre d’aides par
maison ou par groupe – en tenant compte, non pas des enseignes mais de
leur propriété. À ces exigences répond tout simplement le fait de
réserver les aides aux maisons indépendantes. Ce serait en outre le seul
moyen d’éviter que l’État, par les aides aux groupes, nourrisse la
concentration éditoriale, principal facteur de stérilisation de la
diversité de création.
Le
directeur du CNL et le directeur du livre au ministère de la Culture
ayant réaffirmé, voilà deux ans encore, leur souci de l’impact
écologique, s’impose l’établissement d’une taxe sur la surproduction. Ce
qui serait aussi un premier pas pour répondre à la demande urgente,
formulée par le Syndicat de la librairie française (SLF), en juin
dernier, à quelques jours des Rencontres nationales de la librairie à Strasbourg, d’une “baisse drastique de la production de livres”.
Pour que cette mesure ait un effet, il est de bon sens qu’elle
s’adresse en priorité aux quelques-uns qui produisent 90 % du marché du
livre plutôt qu’aux nombreux qui en produisent 10 %.
Dans
la même logique de décroissance, qui croise en l’occurrence la
protection de la diversité de création, ciblons deux acteurs majeurs de
la consommation de biens répondant moins aux besoins sociaux et
environnementaux qu’à des soucis mercantiles et aux exigences de
l’accumulation : d’abord la publicité – qui fut longtemps interdite pour
le livre (un interdit qu’il est temps de rétablir) ; ensuite la vente
en supermarché, où s’écoule une production standardisée avec un gâchis
incompatible même avec les plus bas critères environnementaux. Sans
parler de la régulation des supermarchés en ligne, dont l’emblème est Amazon,
et dont on connaît l’ampleur des impacts écologiques et (puisque nous
sommes aussi soucieux des enjeux sociétaux) l’indignité des conditions
de travail faites à leurs employés dans leurs entrepôts dantesques. En
outre, ces mesures devraient recevoir le soutien des libraires, qui
accueilleront une partie de cette clientèle égarée, à qui on est sûr
qu’elle offrira autre chose à lire que la production promue par les
chaînes en continu de Vincent Bolloré.
On
le voit bien, ces mesures sont peu coûteuses et assez bénignes. Une
fois acquises, il faudra s’attaquer à la racine. C’est-à-dire légiférer
sur la possibilité pour un groupe éditorial de posséder médias,
diffusion-distribution et chaînes de librairies. Il s’agit de réduire
les concentrations horizontale et verticale dans l’édition française,
désormais aux mains de quatre grandes fortunes. Produit des effets
pervers de la concurrence par le jeu même des marchés, ce contexte
d’oligopole débouche inévitablement sur des concentrations ; et les
grands groupes issus de ce phénomène n’ont alors qu’une obsession :
préserver leurs positions, quel qu’en soit le prix. C’est pourquoi
l’ensemble des dangers qui pèsent sur la production et le commerce du
livre comme outil d’émancipation et partie prenante de tout projet de
démocratisation de la culture se résume à la concentration de l’édition.
On
remarquera que ces quelques mesures suggérées pour corriger les
dysfonctionnements du marché éditorial sont indépendantes de tout
critère intellectuel, artistique, politique, scientifique ou autre, pour
ne s’en fixer qu’un seul : la taille. Limiter la taille d’un acteur
économique, c’est limiter sa capacité de nuisance.
Il
en va pour le champ éditorial comme il en va pour la politique, la
société et l’environnement : nous avons dépassé le stade du sauvetage
des acquis d’un monde qui n’existe plus. Il faut passer à l’offensive
avec des analyses et des propositions claires. La Fédération des
éditeurs indépendants est bien sûr le lieu où ouvrir ce chantier.
Sur les mêmes sujets, à lire sur Antichambre :
“L’arbre qui dévoile la forêt [LettrInfo 24-XXVII]” (décembre 2024)
En attendant la parution du recueil Déborder Bolloré, édité par un collectif d’éditeurs indépendants en mai 2025 : contact@deborderbollore.fr.