Affichage des articles dont le libellé est bouquin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est bouquin. Afficher tous les articles

13 mars 2026

Lectures stimulantes et marquantes du moment, partie 786575437675.

Lectures stimulantes et marquantes du moment, partie 786575437675 : 


- Mama, de Sophie Savapa, édité par Le Bain D'Huile.
Un questionnement intime sur la parentalité assez succinct mais super effiace, bénéficiant d'une forme doublement réussie : d'abord parce que Sophie Savapa ose se saisir d'un langage bande dessinée qui lorgne vers une fragmentation graphique et narrative dans la masse, c'est à dire sans enfermer la lecture sur une ligne droite, mais plutôt en osant les dessins superposés, le trouble des cases qui n'enferment plus, et une densité qui épouse le propos.
Ensuite, parce que c'est imprimé en sérico, et des trois passages au papier, tout est très réussi et permet de manipuler un objet comme on aimerait en voir plus souvent. Attention, petit tirage (pour l'instant) donc go Le Bain d'Huile.

- Tchouc Tchouc #9, revue proposée par Arbitraire.
Avec toute une clique de chouettes auteurices aux manettes dont Apolo Cacho, Claire Braud, ou encore François Henninger qui signe quelques-unes des pages les plus inspirantes lues depuis une paie.
François, il y a peu de chances que tu lises ces mots postés sur mon blog que personne ne doit lire à part mon grand-père, s'il n'est plus mort, ce qui n'est pas gagné, bref, mais au cas où : merci pour ce "Rapport du dix doute deux-mille-vingt-cinq", "friction d'après une histoire fosse" mais qui pourra dire ? Brillant, bordel.
Et : combien de revues de traits et d'histoires vous donnent envie de relire les précédents numéros à chaque nouveau numéro ?

- Every day is today, d'Anders Nilsen, auto-édité.
Recueil de plusieurs pièces et autres récits courts publiés à droite à gauche (New York Times, Nautilus, Matter, Smoke Signal...) et d'inédits, qui s'étend sur 68 pages dans une petite publication élégante et super bien maquettée comme l'auteur nous y habitue depuis un moment.
C'est typique du taf d'Anders donc sans surprises quand on suit son taf, mais idéal pour découvrir : mythologie et politique, curiosités scientifiques et pirouettes graphiques de la part d'un des plus fort du game actuel.
68 pages, tout en couleurs, ça se déplie, c'est beau.

- King-Cat #84, de John Porcellino, auto-édité.
Rien à dire de plus que : c'est John P., c'est son taf précieux et respiratoire, sa justesse, et la forme de sagesse modeste qui ne dit pas son nom qui infuse chaque page jusqu'à cela soit communicatif et régénérant, oserais-je le dire ? Ben carrément, même.









13 août 2025

Çà va pas là ! - un coup de main aux éditions Çà & Là !

Comme pas mal d'autres structures éditoriales indépendantes, la belle maison Çà & Là traverse une mauvaise passe, expliquée en long, en large et en travers sur cette page HelloAsso : l'opération Çà va pas là est donc orchestrée par l'association des ami-e-s de çà et là, et il reste encore un peu de temps pour contribuer à l'effort collectif. 

 

Çà & Là
est un éditeur auquel je suis attaché : je me souviens, lorsque j'étais encore libraire (vindzouss), de l'annonce de la création de cette structure exclusivement orientée sur les traductions.
Je me souviens aussi avoir été partagé, comme d'autres, en découvrant cette nouvelle.

C'était en 2005. Le petit milieu indépendant de l'époque semblait accueillir avec modération la création d'une structure éditoriale qui se "contenterait d'acheter des droits", sans miser sur la création... Dans un contexte le plus souvent précaire, les inimitiés pouvaient vite s'installer, la solidarité entre acteurs du petit milileu de l'édition étant un concept bigrement variable...
Bref. Les premiers bouquins sont sortis : on commentait la fabrication, la maquette, on émettait des hypothèses et on découvrait ce que signifiait, en France, le fait de s'intéresser à la création réellement internationale au sens le plus large possible, sans jamais donner l'impression de se caler des œillères : Serge Ewenczyk, fondateur et rouage principal de la jeune structure, avait fait un drôle de choix, mais donnait l'impression de savoir où il allait, porté par un enthousiasme et une réelle curiosité envers ce milieu qu'il découvrait au fur et à mesure que les livres publiés trouvaient, ou non, leur public, et ce notamment grâce à quelques premiers librairies plutôt motivés pour jouer le jeu.

J'aimais déjà beaucoup Peter Kuper, Liz Prince, Andi Watson que j'étais content de pouvoir désormais partager avec le lectorat français. J'avais mis de côté Judd Winick et pour lui comme pour tant d'autres, je me faisais donc une cure de rattrapage de quelques VO manquées.
En 2006/2007 (j'ai un doute), Serge nous permet d'accueillir Linda Medley à la librairie, à l'occasion de la parution de "Château l'Attente". Je me souviens aussi avoir adoré "Ma Mère était une très belle femme", de la sud-africaine Karlien de Villiers, qui reste l'un de mes livres favoris publiés chez Ça & Là. En quelques mois, on était quelques librairies à avoir essayé de contribuer à l'installation, puis à la reconnaissance de cette jeune maison.

Depuis, les années ont passé, pas mal de bouquins sont parus, Çà & Là à sorti quelques best-sellers incontournables. Je pense à l'excellent travail réalisé autour de l'œuvre de Derf Backderf : ce dernier, que j'ai eu la joie d'accueillir à plusieurs reprises, de Besançon à La Rochelle, ne tarit jamais d'éloge sur Çà & Là, et se réjouit comme au premier jour de la chance qu'il a eu d'avoir été publié là ; ou encore à "La couleur des choses" de Martin Panchaud, qui revient de loin en terme de "traduction" d'objet éditorial qui n'aurait pu jamais voir le jour sous cette forme.
Il y a beaucoup d'autres titres qui n'ont pas forcément eu les mêmes faveurs, et certains l'auraient peut-être mérité.

Dans un contexte économique où l'on sait bien ce qui préside souvent aux choix, aux orientations des structures éditoriales contemporaines, Çà & Là a récemment montré la voix du discernement et en quelque sorte, à suivi une vraie cohérence avec ce qui transparaît dans son catalogue : en 2024, la structure est devenue une SCOP, animée par ses quatres salarié.e.s que sont Serge Ewenczyk (toujours éditeur et président), Hélène Duhamel (éditrice et directrice artistique), Marie Hornain (éditrice et relation presse), Louise Fourreau (éditrice et relation libraire). La défense d'une vraie bibliodiversité passe par ce type de décisions, et parce que la maison galère en ce moment, je tenais à participer à leur appel au soutien : d''où cette modeste petite contribution à l'effort, consistant à lister quelques bouquins qui me semblent très notables, et que je conseille à chacun.e d'aller commander sans attendre auprès de leur libraire favori, qui le recevra en quelques jours si elle/il ne l'a pas déjà en rayons. 

Attention : tout ça est bigrement subjectif.
Vous êtes prévenu.e.s ! 


Première ligne : les gros cartons de la maison :

« La couleur des choses » de  Martin Panchaud (2022)
« Kent State, quatre morts dans l’Ohio » de Derf Backderf  (2020)
« Trashed » de Derf Backderf  (2015)
« Mon ami Dahmer » de Derf Backderf  (2013)

Deuxième ligne : des auteur.ice.s incarnant pas mal ce que Ça & Là peut proposer aussi ces dernières années :

« Bradley à Bradley’ de Connor Willumsen (2023)
« Naphtaline » de Sole Otero (2022)
« L’Epée » d’Anabel Colazo (2022)
« Ne regarde pas derrière toi » d’Anabel Colazo (2020)
« Le Centre de la Terre » d’Anneli Furmark (2013)
« Petite terrienne » de Aisha Franz (2012)

Troisième ligne : des auteur.ice.s cainri que j'étais bien content de voir publié.e.s en français :

« Victory Parade » de Leela Corman (2024)
« Déplacement, vol.1 » de Joshua Cotter (2015)
« Déplacement, vol.2 » de Joshua Cotter (2022)
« Les Gratte-Ciel du Midwest » de Joshua Cotter (2011)
« Pittsburgh » de Frank Santoro (2018)
« Storeyville » de Frank Santoro (2010)
« Tu m’aimeras encore si je fais pipi au lit ? » de Liz Prince (2006)

Quatrième et cinquième lignes : les gros classiques incontournables d’auteur.ice.s incontournables :

« My Perfect Life » de Lynda Barry (2025, dans quelque jours si je ne dis pas de conneries)
« Come over Come over » de Lynda Barry (2024)
« Mes Cent Démons ! » de Lynda Barry (2014)
« Ruines » de Peter Kupper (2015)
« Arrête d'oublier de te souvenir » de Peter Kuper (2009)
« Anthologie American Splendor, Volume 2 » de Harvey Pekar (2010)
« Anthologie American Splendor, Volume 3 » de Harvey Pekar (2011)
« Anthologie American Splendor, Volume 1 » de Harvey Pekar (2009)
« Alec, L'intégrale » de Eddie Campbell (2011)

Enfin, dernière ligne : Un petit top 5 très très personnel, bouquins remarqués ou pas mais que j’affectionne particulièrement :

« Keeping Two » de Jordan Crane (2022).
Un chef-d'œuvre d'exploration du trauma par un de mes auteurs favoris, trop rarement traduit en français. En plus d'être incroyablement touchant, le bouquin enchaîne sans en avoir l'air pas mal de prouesses formelles, des choix de narration à ceux de composition.
« Gast » de Carol Swain (2014).
Une exploration intime tout autant qu'environnementale, magnifiquement réalisée par une autrice anglaise qui aurait mérité davantage d'attention, il me semble.
« Annie Sullivan & Helen Keller » de Joseph Lambert (2013).
Formidable à plus d'un titre : d'abord parce qu'incroyablement audacieux d'un point de vue formel, le livre s'appuie sur une histoire des plus bouleversantes : il retrace la rencontre et la relation entre Helen Keller (1880-1968), gamine américaine sourde, muette et aveugle, avec sa tutrice, Anne Sullivan (1866-1936), malvoyante déterminée qui apprendra à la petite Helen à lire, écrire et parler. La bande dessinée, ici, relate des notions, des émotions, comme peu d'autres langages auraient pu le faire. 
« En mer » de Drew Weing (2011).
Allégorie poétique et inspirée, sous la forme d'un petit livre semblant relater une énième aventure maritime : ça ne ressemble à rien d'autre, et c'est tout simplement très réussi.
« Ma Mère était une très belle femme (édition augmentée) » de Karen de Villiers (2010).
Par la bande, la dépiction de la vie durant l'apartheid par une autrice sud-africaine qui enchaîne les souvenirs d'enfance, de jeunesse, avec un sens de l'à-propos, une justesse et une délicatesse comme on en lira peu.

Tous les bouquins sont décrits sur le site de l'éditeur, et sont commandables sur leur site ou dans n'importe quelle librairie digne de ce nom.


16 mai 2025

Paname express : balade dans le XVIIIème, vernissage Adrian Tomine à la Galerie Martel.

Rapide passage par Paname pour le vernissage de l'exposition Adrian Tomine à la Galerie Martel : il faisait beau et j'ai fait le tour du 18ème en compagnie d'un guide idéal en la personne de l'amigo JCM.
On a contourné ou traversé les sites touristiques déjà assaillis, on a beaucoup marché, on a diggé dans les vieux bouquins, les vieilles revues puis les skeuds évidemment (notamment du côté de La Spirale, rue Tholozé, tenue par Manu Brughera).
Avant et après ces sessions aussi réjouissantes pour mon cœur qu'épuisantes pour mes panards, c'était chouette de refaire le monde avec Laura et lui. C'est chiant d'habiter loin des gens qu'on aime.


(étape eau gazeuse avant d'arpenter l'autre côté de la butte)

(Mon futur lumbago immortalisé par JCM)


Un peu plus tard, on a retrouvé une sacré brochette du côté de la rue Martel, et j'en profite pour placer un merci à Pierre de Garde et à Guillaume Bla, à qui j'ai emprunté quelques-unes des photos suivantes : mon smartphone et moi, on est les pires photographes du monde, je pique donc celles des autres comme le fieffé salaud que je suis.

Comme toujours, je regrette que ces rassemblements un peu mondains se fassent dans l'urgence, le piétinage et la va-vite, mais croiser quelques vieilles connaissances bulledairiennes était cool !
Beaucoup de monde au vernissage, Adrian était disponible et semblait heureux d'être là (avec Sarah, sa très chouette épouse), il m'a semblé (un peu plus tard, le dîner me l'a confirmé). La sélection des œuvres rendait super bien aux murs, ses pièces sont très belles, on le savait mais combien de fois avait-on peu le constater en France, sans avoir besoin de traverser l'Atlantique ? Pas tant que ça ; merci à la Galerie Martel pour cette belle opportunité.

J'ai pu également voir la chouette petite édition des éditions italiennes Sigaretten, "Adrian Tomine/Drawings and questions", qui comporte une petite préface que j'ai eu la joie de signer (et qui apparaît en italien, en anglais et en français, mazette).

Le livre comporte également une belle repro grand format, il comblera les amateurs du dessin de Tomine, en s'attardant sur certains des détails qui font sa qualité.
Il a une bonne tronche :


Il est dispo en VPC ici
, mais je suppose qu'il y en a quelques exemplaires du côté de la Galerie Martel !

Une fois encore, merci à Rina et Simone chez Martel pour leur confiance, et pour le toujours très bel accueil. Je ne doute pas qu'un dîner attablé entre Tomine, Menu, Mattotti et bien d'autres soit déjà un moment à chérir en soi, mais il se trouve que Rina est une reine aux fourneaux, la cuisine italienne au top du top de l'authenticité. Miam, et voilà, rien que d'écrire ça, j'ai faim.



(on se serait crus à une bullerencontre, comme à l'époque)



(merci Laura Park pour la photo !)





 

26 février 2025

La Chiâle.

Des auteurices qui creusent, qui explorent, qui tentent des trucs ; et à la fin ça donne des bouquins qui nous emportent, et à la fin ça nous rend peut-être un peu moins con et un peu plus vivant, et à la fin tout le monde y gagne, et...  Attendez une minute...
Hmmm... J'avais pourtant pas envie d'insulter Christelle Morançais en débutant ce post, flûte.


Je n'ai toujours pas trouvé les mots adéquats s'agissant de La Chiâle, de Claire Braud, paru chez Dupuis l'an passé.

C'est un bouquin pour lequel plein de gens parleront d'expérience de lecture intense, ou exigeante, ou profondément marquante, sans savoir vraiment quoi en faire, ni vraiment pouvoir s'en tenir à ça sans aller à essayer de préciser des trucs et... forcément ça sera réducteur, ou à côté ; ce sera en tous les cas très probablement dommage.
Parce que la bande dessinée n'est pas un truc forcément pitchable : ça n'est pas parce que le sujet, que la trame du scénario l'est, qu'on pourra prendre la pleine mesure de "la réussite" de l'œuvre. On soustrait trop de trucs quand on s'essaie à résumer un livre de bande dessinée. On ne devrait pas. On ne devrait pas résumer La Chiâle : le bouquin mérite juste qu'on le lise, tout simplement.

 
Dans ce livre, elle creuse une matière pour le moins compliquée à formaliser sous une forme plastique censée suivre une narration : l'un des premiers trucs remarquables pour y arriver, c'est donc de se débarasser de certaines choses, dont la linéarité graduelle d'un récit classique. On a aucune idée du temps que prend ce récit pour se dérouler ; on a des indices, des informations, des balises, remarquables ou pas, et on fait ce que l'on veut en tant que lecteurice, sciemment ou non. On peut saisir le propos et suivre cette histoire sans pour autant remarquer cette absence. C'est l'un des nombreux signes de la réussite du projet, qui revêt bien des formes ici.

Le titre survole le tout : oui, il sera question ici de tristesse, de dépit, d'impuissance, de chagrin, de doute, de colère. Il sera question de déluge de larmes, de vannes ouvertes, de failles qui s'agrandissent.
La Chiâle gratte dans l'incongru, dans l'absurde, dans l'insoutenable de nos existences, et l'exprime avec panache : c'est pas parce que partout, tout le temps, se trouvent toutes les raisons du monde de s'écrouler, qu'il ne faut pas le faire dans un livre dynamique, au trait enjoué, dans cette urgence de l'expression qui n'a que rarement été au service d'un sujet aussi idéal.

Le grotesque et l'hilarité cohabitent avec la fragilité et le chagrin sans fin. Avec une lucidité dingue, et sans jamais flirter avec le pathos. Tu parles d'un autre exploit.

Il y en a plusieurs autres, mais il faut lire le livre pour se faire une idée un peu plus juste.

Claire Braud était déjà une autrice remarquable (en finalement très peu de bouquins), mais là elle vient de produire un sacré truc.
En tout cas, La Chiâle est clairement l'un de mes bouquins préférés de 2024.

ps : ça m'a remis ce titre en tête, tiens donc.

23 février 2025

"Pour un statut d’éditeur indépendant" (LettrInfo 25-IV des éditions Agone de février 2025)

Une fois n'est pas coutume, je copie-colle ici le dernier email reçu des souvent formidables, toujours pertinentes éditions Agone, et dont la newsletter est probablement l'un des emails envoyés en masse parmi les plus intéressants que l'on puisse recevoir.
Instructifs et concis, ils éclairent le plus souvent les différentes gesticulations à l'œuvre au sein du petit monde de l'édition, dont il y aurait tant à dire, et le font avec ce mélange de détermination et d'opiniâtreté qui les caractérise. Pour le dire autrement : il est toujours temps de constater la richesse et la vivacité d'un catalogue qui mérite, plus que jamais, que l'on s'y intéresse.
Pour s'abonner à la lettrInfo, il suffit d'aller tout en bas de leur site, et de se laisser guider en cliquant sur le gros bouton "Lettre d'informations".
Voici donc le contenu du dit mail :


Les 20 et 21 février, à Bordeaux, se tenaient les IIe Assises de l’édition indépendante. Ses partenaires médiatiques, Livres Hebdo et ActuaLitté, toujours à l’avant-garde du confusionnisme, ont tenté d’en miner les efforts – nous en donnons ici un décodage. Ce pétard mouillé fut sans effet sur la quinzaine de rencontres qui ont réuni près de 500 personnes. Ci-dessous l’une des interventions.

 

En février 2023 à Aix-en-Provence, les premières Assises de l’édition indépendante étaient ouvertes par une rencontre rassemblant le directeur du livre et de la lecture au ministère de la Culture, le directeur général du CNL (Centre national du livre), le directeur de la Sofia (Société française des intérêts des auteurs de l’écrit) et le président du SNE (Syndicat national de l’édition), c’est-à-dire les représentants des principales instances nationales du livre en France. Comme pour accomplir cette mise en scène du pouvoir, on trouvait, au bout de cette longue table, après le directeur de la Culture de la Région Sud, mais sur le côté, la représentante de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture. Il s’agissait d’un échange sur “Les politiques de soutien à l’édition indépendante.

 

En réponse à l’exposé des urgences pour l’édition indépendante donné par la représentante des structures régionales du livre — un exposé précis, clair (et, dans ce contexte, quand on songe à l’état du rapport de forces, particulièrement courageux), où il s’agissait de définir un plafond aux aides à l’édition en termes de chiffre d’affaires et de nombre d’aides par maison ; mais aussi, entre autres suggestions, d’établir une taxe à la surproduction en termes de coûts écologiques. En réponse donc à ces propositions modestes et de bon sens, le directeur général du CNL a expliqué que, au nom de la “diversité de la création, notre mantra au ministère de la Culture”, il n’imposerait jamais de plafonnement : “Nous n’avons pas vocation à exclure des maisons d’édition des soutiens du CNL.” Et de donner, en exemple, le soutien par le CNL, en 2022, d’“un formidable ouvrage, un dictionnaire du Moyen Âge”, dont il signale, en se penchant en arrière pour s’adresser, dans un geste de connivence, à deux chaises de lui, au président du SNE : “Un ouvrage publié aux éditions du Seuil, que Vincent connaît bien”. (Il n’est pas sûr que Vincent Montagne connaisse bien cet éditeur, mais il est sûr en revanche qu’il l’a racheté avec le groupe La Martinière cinq ans plus tôt.) Le directeur général du CNL précise encore : “C’est un ouvrage extrêmement coûteux, qui a vocation à être un ouvrage de référence. Il réunit tous les plus grands spécialistes, et nous nous devions de le soutenir pour le rendre accessible au public. Nous n’avons pas vocation, quel que soit le chiffre d’affaires du Seuil, à l’exclure de nos soutiens.”

 

Si cette profession de foi ne souffre aucune ambiguïté – de fait, elle enterre les quelques pistes ouvertes par la représentante de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture –, on pourrait faire quelques remarques sur ses prérequis. Ne serait-ce que sur la compatibilité entre la mission de sauvegarde de la “diversité de la création”, l’état de concentration qu’a atteint l’édition française et le rôle de l’État dans ce processus, notamment au travers des soutiens symboliques et financiers accordés à des groupes éditoriaux qui – du fait de leur croissance et de leurs liens avec de puissants intérêts industriels et financiers –, ne sont plus seulement, désormais, en mesure d’acheter, comme depuis (presque) toujours, des maisons, mais d’autres groupes.

 

C’est l’une des rares vertus de Vincent Bolloré que d’avoir mis à jour avec éclat les dangers de la concentration éditoriale. Même si la cause de cette révélation – l’outrance de son programme de restauration des valeurs millénaires de l’Occident chrétien – a un peu tendance à aveugler son public. Après tout, le problème vient surtout du fait qu’autant de pouvoir puisse tomber entre les mains d’un seul individu. D’autant plus quand on sait que ce type de profil – les États-Unis, en ce domaine, servent de modèle – est aussi loin que possible d’un humaniste dévoué aux causes telles que la défense des libertés publiques, de l’égalité économique et devant la loi, de la fraternité entre les peuples, de l’urgence climatique, etc.

 

Le principal problème vient donc moins de l’arrivée d’un soutien actif des droites extrêmes à la tête du plus grand groupe éditorial français que du système qui l’a permise. Un constat qui ne semble pas être partagé par les médias dominants et les représentants de la politique culturelle de l’État français.

 

Sans remonter avant le début de ce siècle, on se souvient des louanges reçues par Jean-Marie Messier pour son montage du groupe médiatique transnational Vivendi Universal (2000). On se souvient aussi que l’effondrement, en moins de deux ans, de son château de cartes a permis au groupe Hachette de doubler (provisoirement) sa taille. On se souvient bien sûr qu’alors, au nom de l’“indépendance éditoriale” un quarteron de “grands indépendants”, dont les groupes Gallimard, La Martinière et Le Seuil sont montés à l’assaut de Bruxelles pour tenter d’arracher au lion sa part. On se souvient enfin que la victoire de cette geste a donné naissance au groupe Editis (2004), sous la férule du patron des patrons d’alors, le baron Ernest-Antoine Seillière ; mais aussi au rachat du Seuil par le groupe La Martinière avec l’aide de l’industriel du luxe Chanel (2004).

 

La suite des années 2000 voit enfler les groupes Editis, Gallimard et Actes Sud par des acquisitions ponctuelles. Les années 2010 connaissent une accélération avec le rachat par le groupe Gallimard du groupe Flammarion – ce qui donne naissance au groupe Madrigall (2012-2013) avec des capitaux de LVMH (Bernard Arnault) ; puis le rachat de Payot-Rivages par le groupe Actes Sud (2012) et du groupe La Martinière par le groupe Média-Participations (2017) ; enfin la naissance des groupes Humensis (2016) et Bourgois (2019). Ces derniers ont été respectivement rachetés par les groupes Gallimard et Albin Michel l’an dernier.

 

Cette situation peut-elle être favorable à la “diversité de la création” ? Beaucoup en doutent. Pour ceux-là, le “mantra du ministère de la Culture” ne peut être satisfait que par un développement de l’édition indépendante conjoint à un arrêt, voire une réduction, de la concentration éditoriale.

 

Nous commercialisons en avril prochain une carte “Édition française, qui possède quoi” – dont une version simplifiée paraîtra dans Le Monde diplomatique. Prenant le contre-pied de la vision dominante, celle que donnent notamment les planisphères et classements de Livres Hebdo, elle ne représente pas seulement les seuls gros chiffres d’affaires, soit les groupes et une poignée d’indépendants : y est présent l’ensemble des éditeurs de littérature générale. En outre, contrairement à la vision habituelle, la représentation des maisons ne suit pas les chiffres d’affaires mais leur date de création et leurs statuts : les groupes (avec leurs maisons dépendantes) et les indépendants sont ici au même niveau. Enfin, on a retiré les industriels du livre scientifique ou pratique (les groupes Relx et Lefebvre Sarrut) – trop loin du marché du livre généraliste et de la formation des opinions.

édition, qui possède quoi

Cette carte représente l’ampleur de la concentration éditoriale – les 90 % du chiffre d’affaires de l’édition produits par une poignée de groupes dont les plus gros sont la propriété de grandes fortunes (les rangs dans les classements Challenges, en €, et Bloomberg, en $, sont indiqués). Mais elle expose en même temps la véritable source de sa diversité : les maisons indépendantes. On comprend bien en effet que ces groupes de moins en moins nombreux et de plus en plus gros sont devenus ce qu’ils sont en se nourrissant du renouvellement régulier de nouvelles maisons, dont ils absorbent, en les achetant, le chiffre d’affaires – qui leur permettra d’en acheter d’autres –, mais aussi la créativité – indispensable pour contrebalancer la stérilisation qui touche les maisons dépendantes soumises à une production standardisée pour assurer la rentabilité que réclament leurs contrôleurs de gestion.

 

Ce qu’on voit moins, mais que la plupart des éditeurs indépendants éprouvent au quotidien, c’est qu’au niveau de concentration atteint par l’édition les conditions de précarité plus ou moins importantes dans lesquelles sont maintenues les indépendants ne sont rien d’autre que le maintien des conditions de leur rachat.

 

Parmi les innombrables avantages qu’auraient les maisons dépendantes sur les maisons indépendantes, on mentionne toujours l’économie d’échelle réalisée par les groupes, notamment sur les charges fixes – une réalité économique qui n’a rien de spécifique à l’édition. Ce n’est pas le seul avantage. Les plus importants sont certainement les moyens logistiques et financiers dont bénéficient les grands groupes – les quatre plus gros possédant, en outre, les plus grosses entreprises de diffusion-distribution, et deux sont propriétaires de médias, voire de chaînes de libraires. Ces moyens leur permettent d’élever la surproduction au rang de stratégie d’occupation : déverser sur les librairies et les médias une vague pour repousser celles de la concurrence. Une mécanique qu’illustre la rentrée littéraire, quand déboulent des centaines de romans, dont la plupart sont destinés à être pilonnés avant la fin de l’année, quelques-uns (déjà choisis) surfent plus ou moins bien et d’autres (déjà choisis) sont poussés vers les prix littéraires pour booster les ventes en supermarché et celles de Noël. Pour l’essentiel, cette “édition sans éditeur” – pour reprendre la formule de l’éditeur franco-américain André Schiffrin – produit des livres vite faits, vendus en masse ou pilonnés en masse.

 

Sur la base de ce diagnostic sommaire – mais qui a largement déjà été développé ici et là au fil d’articles et d’ouvrages –, tentons quelques suggestions pour corriger quelques-uns des dysfonctionnements de ce système en suivant les conseils du ministère de la Culture et du CNL. Pas seulement la sauvegarde de la diversité de création, mais aussi la satisfaction des enjeux sociétaux et de la lutte contre la casse écologique dont ces institutions soulignent, à juste titre, l’importance.

 

Pour commencer, il faut donner un statut juridique à l’édition indépendante. Comme il en existe, par exemple, pour le secteur de la presse, protégée au nom de la liberté d’opinion. Un statut qui pourrait – comme l’évoquait, il y a deux ans, lors des premières Assises de l’édition indépendante, le directeur du livre et de la lecture au ministère de la Culture – “être inscrit dans notre constitution, parce qu’après tout, le livre, c’est aussi un moyen de communiquer et de former l’opinion” — moyens auxquels on devrait rajouter l’éducation.

 

On pourrait partir de la définition élémentaire que le CNL donne d’un éditeur indépendant : ne pas être la propriété d’un groupe et ne pas dépasser le chiffre d’affaires annuel d’un demi-million d’euros — pour ne pas être accusés de misérabilisme, on peut multiplier ce chiffre par deux, dix, voire vingt sans changer grand-chose.

 

Sur la base de ce statut, on pourrait ajouter les avantages fiscaux associés à la presse ; mais aussi des tarifs postaux préférentiels — dans l’esprit du tarif Livre & Brochures pour l’exportation de la culture française que La Poste abandonne cette année dans l’indifférence générale.

 

Si ce statut d’éditeur indépendant protégera la diversité de la création éditoriale, face à l’état de concentration, il sera insuffisant : il faut aussi réguler.

 

Une première mesure simple – déjà évoquée voilà deux ans par la représentante de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture – serait d’établir, pour l’attribution des aides à l’édition, un plafond en termes de chiffre d’affaires (à définir) et de nombre d’aides par maison ou par groupe – en tenant compte, non pas des enseignes mais de leur propriété. À ces exigences répond tout simplement le fait de réserver les aides aux maisons indépendantes. Ce serait en outre le seul moyen d’éviter que l’État, par les aides aux groupes, nourrisse la concentration éditoriale, principal facteur de stérilisation de la diversité de création.

 

Le directeur du CNL et le directeur du livre au ministère de la Culture ayant réaffirmé, voilà deux ans encore, leur souci de l’impact écologique, s’impose l’établissement d’une taxe sur la surproduction. Ce qui serait aussi un premier pas pour répondre à la demande urgente, formulée par le Syndicat de la librairie française (SLF), en juin dernier, à quelques jours des Rencontres nationales de la librairie à Strasbourg, d’une “baisse drastique de la production de livres. Pour que cette mesure ait un effet, il est de bon sens qu’elle s’adresse en priorité aux quelques-uns qui produisent 90 % du marché du livre plutôt qu’aux nombreux qui en produisent 10 %.

 

Dans la même logique de décroissance, qui croise en l’occurrence la protection de la diversité de création, ciblons deux acteurs majeurs de la consommation de biens répondant moins aux besoins sociaux et environnementaux qu’à des soucis mercantiles et aux exigences de l’accumulation : d’abord la publicité – qui fut longtemps interdite pour le livre (un interdit qu’il est temps de rétablir) ; ensuite la vente en supermarché, où s’écoule une production standardisée avec un gâchis incompatible même avec les plus bas critères environnementaux. Sans parler de la régulation des supermarchés en ligne, dont l’emblème est Amazon, et dont on connaît l’ampleur des impacts écologiques et (puisque nous sommes aussi soucieux des enjeux sociétaux) l’indignité des conditions de travail faites à leurs employés dans leurs entrepôts dantesques. En outre, ces mesures devraient recevoir le soutien des libraires, qui accueilleront une partie de cette clientèle égarée, à qui on est sûr qu’elle offrira autre chose à lire que la production promue par les chaînes en continu de Vincent Bolloré.

 

On le voit bien, ces mesures sont peu coûteuses et assez bénignes. Une fois acquises, il faudra s’attaquer à la racine. C’est-à-dire légiférer sur la possibilité pour un groupe éditorial de posséder médias, diffusion-distribution et chaînes de librairies. Il s’agit de réduire les concentrations horizontale et verticale dans l’édition française, désormais aux mains de quatre grandes fortunes. Produit des effets pervers de la concurrence par le jeu même des marchés, ce contexte d’oligopole débouche inévitablement sur des concentrations ; et les grands groupes issus de ce phénomène n’ont alors qu’une obsession : préserver leurs positions, quel qu’en soit le prix. C’est pourquoi l’ensemble des dangers qui pèsent sur la production et le commerce du livre comme outil d’émancipation et partie prenante de tout projet de démocratisation de la culture se résume à la concentration de l’édition.

 

On remarquera que ces quelques mesures suggérées pour corriger les dysfonctionnements du marché éditorial sont indépendantes de tout critère intellectuel, artistique, politique, scientifique ou autre, pour ne s’en fixer qu’un seul : la taille. Limiter la taille d’un acteur économique, c’est limiter sa capacité de nuisance.

 

Il en va pour le champ éditorial comme il en va pour la politique, la société et l’environnement : nous avons dépassé le stade du sauvetage des acquis d’un monde qui n’existe plus. Il faut passer à l’offensive avec des analyses et des propositions claires. La Fédération des éditeurs indépendants est bien sûr le lieu où ouvrir ce chantier.

 

Sur les mêmes sujets, à lire sur Antichambre :


“L’arbre qui dévoile la forêt [LettrInfo 24-XXVII]” (décembre 2024)

En attendant la parution du recueil Déborder Bolloré, édité par un collectif d’éditeurs indépendants en mai 2025 : contact@deborderbollore.fr.



8 février 2025

Bellicus

Ah oui ! J'ai chichement contribué à Bellicus, un bouquin scénarisé par El Diablo et dessiné par Pierre Ferrero, qui vient de paraître chez Massot éditions.

Et j'insiste sur le chichement, qui me donne bien le sourire malgré tout, j'avoue : d'abord parce que j'ai principalement joué un peu avec les magnifiques pistes d'illustrations de couverture concoctées par mon frérot Pierrot, et ça, bosser avec les copaines, c'est tout de même toujours un kif... mais aussi parce que j'ai pondu plusieurs titrailles (gribouillées à la main, remontées mécaniquement et numériquement...) parmi lesquelles El Diablo et Pierre auront choisi leur favorite. Et puis j'ai agencé deux ou trois éléments pour proposer une maquette de couverture qui ne conserve au final pas forcément mes pistes favorites, mais qui intégre cette bonne grosse titraille bien paf-paf.

En gros : El Diablo, tou.te.s les relou.e.s qui vidaient de la Krylon dans les années 90 le connaissent, je vais pas revenir ici sur son crew, les PCP (avec notamment Decay, Number 6 ou Popay...), qui faisaient kiffer jusqu'en province. Idem quand ça lisait le Psikopat chaque mois un peu plus tard, ou quand ça matait Lascars ou Les Kassos sur petit écran... El Diablo la ramène un peu partout depuis toujours, il est pas du type fatigué.
Bref : taper du lettrage pour El Diablo, plus de 30 ans après avoir kiffé les siens, j'avoue, c'était un bon truc de la fin 2024. Merci à l'amigo Pierre pour avoir fait coucou.

Le bouquin est en librairie, son descriptif est ici.
Merci Pierrot, merci Boris, merci Florent !

3 novembre 2023

Cauchemar.

Aujourd'hui sort dans toutes les bonnes librairies "Cauchemar", le nouveau livre de mon ami Pierre Ferrero, 400 pages d'une expérience de bande dessinée entre pamphlet défoulatoire et excursion fantastique jubilatoire, avec de gros gros morceaux de notre grotesque réalité actuelle dedans, ainsi qu'une modeste postface que j'ai écrit il y a quelques semaines, à un moment où cartonnaient des cagnottes de soutien à des flics qui tuaient des mômes.
Une éternité, donc.

Ça parait a L'Employé du Moi, et on en reparlera ensemble vendredi prochain à Paris (librairie Le Monte en l'air, 19h) et samedi prochain, le 11 novembre, à Lyon (L'Amicale du Futur, 19h itou) : à bientôt !

Ps. On en reparlera ensemble également a Besac du côté d'Adak, pour celles et ceux que cela peut intéresser. 😉
Stay tuned, come on dit.


29 janvier 2021

"An Encyclopedia of Political Record Labels"





Très touché d'être remercié dans la liste des contributeurs du très chouette bouquin de Josh MacPhee, "An Encyclopedia of Political Record Labels", publié chez Common Notions, que je conseille à tou.te.s mes ami.e.s pour qui l'histoire de la musique enregistrée "engagée" peut signifier quelque chose.
Il y a des gens qui vous "empruntent" des dialogues, des idées qu'ils réutilisent sans vergogne et évidemment sans pour autant vous le signaler (ou alors après coup, ce qui revient souvent au même je trouve). Et puis il y les personnes qui vous créditent et vous remercient après un modeste et simple échange réduit à sa portion congrue au sujet d'un truc en commun, au détour d'un échange sur messenger : les chouettes personnes.
Je suis grand amateur du travail de Josh depuis belle lurette, de sa radicalité, de son engagement (notamment justseeds.org), je me réjouis donc que notre tout petit échange ait pu alimenter la nouvelle forme XXL d'un projet qui a eu plusieurs vies sous forme de fascicules/fanzines avant cela.
Thanks Josh !




6 avril 2020

Split tooth.

J’avais vu passer la publication du bouquin de l’inuite Tanya Tagaq, surtout connue pour son travail d'exploration du chant diphonique, que j'avais remarqué pour sa couverture dont le dessin m'avait attiré l'œil sans que je ne reconnaisse tout à fait son auteur. Bordel, c'était Jaime Hernandez !
Et de fil en aiguille, je découvre avec un an et demi de retard que Xaime a également signé la pochette du disque, mazette de mazette.





• "Croc fendu" de Tanya Tagaq, c'est le bouquin, c'est paru en mars 2020 chez Christian Bourgois éditeur.
• "Split tooth" de Tanya Tagaq, c'est le disque, c'est paru en novembre 2018 chez Six Shooter Records.

"Hé Jaime, je raconte des tonnes de trucs sur la difficulté de l'existence dans le nord du Canada, ça parle aussi du mépris envers la communauté Inuit, de la violence masculine, de l'intimité d'une fille devenant femme, de la balance entre réel et imaginaire, d'un renard lubrique, de... - un renard lubrique ? Okay je le fais".

21 décembre 2018

Livres de 2018


Hercule (c'est le chat) me demandait quel livre de bande dessinée récent bouquiner ce soir, parce qu'il pleut, que la nuit va être la plus longue de l'année. Ou quel livre offrir, parce que gnia gnia gnia Noël, tout ça.
Cette année j'ai pas lu beaucoup de mangas ; j'ai lu beaucoup de fanzines d'un peu partout ; mais j'ai lu des bandes desssinées que j'ai vachement aimé, hein, quand même :

• "Où.", de Sébastien Lumineau (éditions L'Association).
C'est l'un des types les plus talentueux croisés dans la bande dessinée francophone depuis des décennies maintenant, et on peine à trouver des livres qui témoigneraient assez de son immense talent pour fédérer les lecteurs. Et ça ne va pas changer : "où." est un livre aussi aride que généreux, mais le fait qu'il s'agisse d'une expérience de désorientation complète, livrée sans aucune boussole, avec un prix affiché quasi-prohibitif qui plus est, n'arrangera rien. Pour autant, il s'agit là d'une des plus belles sommes de travail réunies par l'auteur, et cela manquait dans nos bibliothèques. Certaines pages avaient déjà été croisées dans l'un ou l'autre des nombreux zines autoproduits par le rennais, et on en redemandait. Mais les voir collectées de la sorte, composant du coup une magistrale tentative de rendre compte de que peut la bande dessinée, c'est une sacrée claque. Certaines double-pages sont belles à tomber par terre, le dessin de Lumineau crie la facilité et l'aisance (le travail aussi, certainement), et on se prend à rêver d'entrer dans des librairies où aucun libraire ne pourrait nous "raconter de quoi ça parle", si c'est pour en sortir plus souvent avec de tels livres dans les pattes.

• "Ted, drôle de coco", d'Émilie Gleason (Les éditions Atrabile).
Le bouquin de l'année : Gleason dépoussière la bande dessinée à elle toute seule, en partageant avec ses lectrices et lecteurs le quotidien d'un autiste. Voilà, c'est horriblement réducteur de réduire ce livre à ce pitch, car le dessin, complètement fou et caractéristique d'une récente approche graphique générale aux antipodes de la ligne lisible et facile d'antan, impose au lecteur une cadence, une sollicitation, un appétit, en lui envoyant dans la tronche une densité de signes par page qui trouble les sens, qui désoriente un peu ; et pour le coup, la boucle est sacrément bien bouclée en ce qui concerne cette fameuse équation dépassée lorsque l'on parle de bande dessinée : "le fond et la forme". Sans en avoir l'air, sans en faire des caisses, la lecture est troublée par cet environnement compliqué à suivre, comme la vie peut l'être pour une personne atteinte du syndrome d'Asperger, on l'imagine aisément en tout cas en refermant le bouquin (avec les yeux qui brillent). C'est brillant, et ça ventile le flot des horribles témoignages au kilomètre qui noient l'offre en bande dessinée et dont personne n'a rien à fiche si ce n'est leurs auteurs, et encore.

• "Tongues #2", d'Anders Nilsen (auto-édition, en langue anglaise).
Les multiples livres d'Anders Nilsen construisent petit à petit un ensemble fort cohérent dont les deux traits principalement observés pouvant être résumés à : l'existentialisme, vu par le prisme de la philosophie et de la poésie ; et ce qui apparaît comme étant un corollaire de bon aloi, à savoir un énorme intérêt pour la chose mythologie. Voilà pour le fond. Pour la forme, Nilsen a longtemps cherché à ouvrir le champ de son expression plastique, en tâtant de l'installation, du volume, du langage graphique pur et pas forcément narratif (et encore moins "lisible" au sens "d'intelligible"), quand bien même son intérêt pour "ce qui peut être raconté" semble évident au travers de son œuvre.
Et alors qu'on ne l'attendait pas vraiment à l'aise sur ce genre de défis, voilà une série d'auto-éditions qui revisitent tous ces sujets, en reconstruisant (une énième fois) tout un vocabulaire plastique : la composition de pages chahute le lecteur ; sa pelote de fils narratifs est touffue, dense, multiple ; son dessin (en couleurs, pour la première fois depuis longtemps) semble à la fois renouvelé et complètement andersnilsenien, pour autant. Je ne me souviens plus de quand était la dernière fois que j'étais accro à une série en bande dessinée, ça remontre je crois. Mais voilà, il y a un nouveau feuilleton qui emprunte autant à Moebius qu'à Heidegger, et qui est formidable. Vivement la suite.
ps : en attendant la fin de la publication de cette longue série, prévue pour dans quelques années, les francophones peuvent se ruer sur l'un de ses meilleurs livres -le meilleur ?- à ce jour, "La Colère de Poséidon", également publiée, décidément, chez Atrabile.

• "L'homme sans talent", de Yoshiharu Tsuge (Les éditions Atrabile, encore).
L'un des plus beaux livres en provenance du Japon, qui fût jadis édité (trop tôt ?) en France, était épuisé depuis longtemps. Les suisses d'Atrabile réparent cette erreur en proposant une splendide édition de ce qui reste comme l'une des bandes dessinées les plus marquantes que j'ai lu de ma vie. L'impossibilité à trouver sa place dans une société hostile, l'abandon volontaire des directions à suivre, tout ça forme un petit guide du désabusé existentiel qui lorgne vers une poésie rare, avec une terrible lucidité. Lors de sa première parution en français, le club de celles et ceux qui s'étaient pris une incroyable gifle de lecture était vaste, mais probablement pas assez, à un moment où le "manga d'auteur" (oui bon...) n'avait pas encore véritablement creusé sa place auprès du lectorat d'alors. C'est un joli pari côté Atrabile de s'atteler à rendre à nouveau ce livre disponible, car on serait tentés de penser que la kyrielle de types de livres suscitant un quelconque intérêt pour les lecteurs et lectrices d'aujourd'hui proposerait un terrain favorable à la nouvelle vie de ce magnifique classique.
Ce véritable chef-d'œuvre, dans sa prochaine incarnation, n'aura plus qu'à trouver un lettrage manuel (ou moins "figé") adéquat pour devenir l'une des plus belles bandes dessinées les plus belles jamais parues. Largement incontournable, malgré cette minuscule réserve (valable pour la majeure partie des traductions ; et pas seulement, malheureusement).

• "Moi ce que j'aime c'est les monstres", d'Emil Ferris (éditions Monsieur Toussaint Louverture)
La couverture médiatique de la parution de ce livre en français était déraisonnable au possible, car elle a eu tendance à essayer de faire croire que ce livre était LE bouquin à lire cette année en terme de bande dessinée audacieuse. Le storytelling apporté à cette parution a agacé les habitués du milieu de l'édition, qui aiment bien ronchonner parce que tout de même, déployer autant d'énergie pour ce livre, bla bla bla ; mais il aura également su intriguer le lecteur lambda, qui n'aura pas manqué de constater que tous ses prescripteurs habituels semblaient d'être donnés le mot : Emil Ferris, géniale, "Moi ce que j'aime...", chef-d'œuvre.
Eh bien : c'est assurément un formidable, formidable bouquin, indubitablement. A lire, absolument. La claque de l'année ? Peut-être pas autant de vigueur dans l'enthousiasme en ce qui me concerne, l'année ayant été riche en belles sorties, par ailleurs. Mais c'est indubitablement un bouquin à mettre dans pas mal de mains, pour de vraies bonnes raisons, et pas seulement parce que tout le monde en parle, je trouve. Mais on va patiemment attendre la suite de ce cycle passionnant qu'Emil Ferris n'a fait que débuter, et on espère que la très chouette maison d'édition continuera de nous abreuver d'excellents ouvrages, bandes dessinées ou pas, comme elle a brillamment su le faire jusqu'alors.

Sinon pour Noël si j'étais à votre place j'offrirais ces livres là, aussi, qui sont bigrement chouettes. Moi je fête pas Noël donc je vais pas les offrir, et il faut bien que d'autres les raquent, hein.
"L'Art ?", d'Eleanor Davis (éditions Atrabile, pfff c'est lassant à la fin...).
"Le vol nocturne", de Delphine Panique (Éditions Cornélius)
"Stroppy", de Marc Bell (Éditions Cornélius).
"Pappa in Afrika", d'Anton Kannemeyer (éditions La Cinquième Couche).
"How to stay afloat, Surnager au quotidien", de Tara Booth (éditions Arbitraire).
"Xibalba", de Simon Roussin (éditions 2024).
"Kimi le vieux chien", de Nylso (Misma Editions).
"La Terre de glace" de Yūichi Yokoyama (Éditions Matière).
"The artist 2", d' Anna Haifisch (Misma Editions).
"Sous la maison", de Jesse Jacobs (éditions Tanibis).
"Sabrina", de Nick Drnaso (Presque Lune Éditions).
"Anthologie des Narrations Décrispées, Parzan et autres saveurs", de Jean-Michel Bertoyas (éditions Arbitraire).
"Crazy Quilt - Scraps and Panels on the Way to Gasoline Alley, Comics from 1909–1919", de Frank King (Sunday Press Books, en anglais).
"La rumeur salit la rue", d'Ibn Al Rabin (auto-édition, 2011-2018).
"Pittsburgh", de Frank Santoro (Éditions çà et là).
"Bloody Mary", de Jean Teulé et Jean Vautrin (Éditions FLBLB).
J'ai pas non plus beaucoup de trucs estampillés jeunesse mais j'ai vachement aimé "Super cool", de Tanja Esch (Biscoto éditions) ; "Stig et Tilde #2", de Max de Radiguès (Éditions Sarbacane) ; "Les cavaliers de l’apocadispe", de Libon (éditions Dupuis).

ps : je pourrais ajouter "Dévasté" de Julia Gfrörer et "Lettres d’amours infinies" de Thomas Gosselin et le 3ème "Décris-Ravage" de Alex Baladi et Adeline Rosenstein mais après on va penser que Les éditions Atrabile me filent du pognon pour chanter leurs louanges alors que juste, ils font la plus belle année éditoriale de leur histoire et c'est pas ma faute.

Voilà le chat, bonnes lectures.