Sam Kieth est mort la semaine dernière, à 63 balais.
Je me souviens très très précisément de ma première lecture de The Maxx, qui est pour moi une série parmi les plus importantes que j'ai pu lire dans ma vie, et qui le demeure.
En 1993, je n'avais pas clairement identifié ce qui me plaisait, ce qui me parlait dans cette proposition qui ne ressemblait à absolument rien d'autre.
Il y était question de créature costumée pourtant aux antipodes des super-héros, on ne savait pas si l'on était dans une réalité ou ailleurs, il y était aussi question de traumatisme et d'abus sexuel, de reconstruction, et graphiquement, comment dire... Qui était prêt, qui comprenait ce qui se passait là ?
L'auteur avait l'air d'avoir autant lu et disséqué Wrightson que Bodé. C'était psychédélique, enlevé, alambiqué et chaque parution enfonçait un peu plus le clou.
Cette série, ce petit univers mis en place, avait définitivement le cul entre deux chaises et refusait de choisir. Le lectorat, en majeure partie, renvoyait la même impression : un gros pied dans le mainstream en collant moulant (que la série paraisse chez Image n'était pas du tout un fait anodin, évidemment, mais contribuait en quelque sorte au quiproquo), un autre dans l'underground côté grandes libertés graphiques...
Le très chouette gaucher William Messner-Loebs était co-scénariste sur l'essentiel de la série (Alan Moore aura contribué à un épisode aussi, d'ailleurs), mais la part de Kieth semblait fort, fort conséquente dans la recette.
Ça n'était pas pour tout le monde.
Et c'était très bien comme ça : à chaque nouveau numéro, je me précipitais dans le courrier des lecteurices, où j'avais l'impression de retrouver un club de jeunes gens un peu en marge, un peu largués, un peu cassés aussi.
Nous étions ce grand club d'anonymes qui nous retrouvions sans nous connaître : nous existions et nous n'étions pas seul.e.s, un peu comme on se sent faire partie d'une vraie famille en arrachant le cellophane qui emballait un vinyl ou un cd neuf à sa sortie tant attendue. Ces moments de communion intangible et un peu abstraite, mais tellement réconfortants.
Rétrospectivement, il m'apparaît évident que l'Outback, ce monde imaginaire et parallèle dans lequel se déroulait une partie des intrigues déroulées, était en quelque sorte un vrai monde-refuge pour pas mal d'entre nous, aussi.
Rien que pour ça, j'ai toujours aimé Sam Kieth, qui lui aussi revenait d'un aller-retour dans un monde onirique puisqu'il avait été aux manettes des premiers épisodes de Sandman, la série scénarisée par Neil Gaiman et dont Kieth aura assuré les 5 premiers épisodes à la toute fin des années 80.
Mine de rien, son run est fondamental pour le rôle qu'il a tenu là-dedans, dans ce chapitre si important de l'évolution du comics qu'est Sandman et plus généralement, la ligne Vertigo des éditions DC de ces années-là.
Retour à 93/94 : The Maxx semblait cocher toutes les cases de ce que l'auteur avait voulu faire jusqu'ici, de ce qu'il avait espéré pouvoir accompagner auparavant, de ce qu'il souhaitait développer, mais à un degré de singularité qui avait pris pas mal de monde de cours.
Aussi complexe que cela pouvait parfois sembler, le récit était pourtant captivant, et Julie, personnage central de la série, continue de m'évoquer une personne réelle quand j'y pense un instant.
Après coup, il semble évident que la communauté des amateurices de The Maxx devait avoir saisi le récit comme je l'avais fait : pour les choses qu'elle faisait résonner pour certain.e.s de nous autres. Pour le sentiment d'échapper un instant à ce monde compliqué, décevant, dur. Pour l'échappée folle à laquelle elle invitait, aussi sombre qu'elle pouvait pourtant l'être.
La création de Sam Kieth, faite de traumatismes que l'on peut imaginer personnels, est l'une des plus belles et bizarres et surprenantes réussites des années 90 pour les jeunes adultes (ou les vieux ados) qui l'ont croisée sur sa route.
Cette fameuse période de la vie très précise où l'ouverture à tous les possibles est malheureusement déjà en passe d'être révolue ; où les aspirations possibles d'hier semblent étouffées par la réalité de l'existence ; par l'arrivée forcément déceptive sur cette longue ligne droite qui s'annonce, faite de désenchantement, d'espoirs envolés, d'attentes inutiles.
"Lire The Maxx ? Mais c'est un truc de perchés pour dépressifs !".
C'était peut-être pas totalement faux, mais c'était surtout, et avant-tout, une formidable pause momentanée sur tout ce qui n'allait pas, précisément. Sans jamais rien solutionner, mais simplement en partageant un ressenti un peu trop universel.
On aura pu croiser The Maxx sur MTV quelques années plus tard, je n'ai pas un souvenir précis du truc mais il me semble que la série est allée jusqu'aux Oscars, quand bien même elle restait très superficielle par rapport à ce qui était déployé dans le comics.
Je renvoie à la toute récente vidéo de ChriS de la chaîne ComiXrayS qui a fait un formidable travail de remise en lumière de cette série incroyable, et qui met le doigt sur énormément des raisons qui font de The Maxx un truc qu'il convient de reconsidérer à sa juste valeur, il me semble.
J'apprends à l'annonce de sa mort qu'il n'a jamais cessé d'avoir une très piètre opinion de son travail, et qu'il traînait un spleen existentiel de grande taille (c'est la moitié d'une surprise).
Merde. J'aurai adoré pouvoir rencontrer Sam Kieth un jour, histoire d'être un énième relou lui répétant que son travail avait été très, très important pour moi à un moment de ma vie.
Je déplore désormais de n'avoir jamais pu le faire.

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