6 juin 2017

The Book Of Nora.

Note surtout pour moi-même : je ne me souviens pas avoir jamais regardé un épisode d’une série à 6h du matin, bordel. Et évidemment, écrire un truc sur le vif, pendant que c’est chaud, alors qu’on ne sait toujours pas si on est bien réveillé ou pas, ce n’est probablement pas l’idée du siècle, mais bon. Voilà. Je suis dans le train qui relie La Rochelle à Paris, tout le monde dort et moi j'écris ces lignes. N'importe quoi.
The Leftovers, Saison 3, épisode 8 : fin.

(ceci est un avertissement quant au contenu de la suite de cette note de blog : attention, spoilers !)

Alors que nous focalisions sur Kevin sur qui nous avons eu tout le temps de projeter bien des enjeux, The Book Of Nora, en une heure et quart, rattrape le temps perdu et nous renvoie à notre erreur grossière ; ou admettons plus simplement que la creative team aux commandes de The Leftovers a bien plus que convenablement rempli sa mission.

Nora est finalement celle qui serait revenue d’un "réel" au-delà.
Cet au-delà qui pour le coup piétine lui aussi au passage les bonnes vieilles histoires traditionnelles d’élévation religieuse et/ou spirituelle lorsqu’il s’agit de la mort : ni purgatoire ou enfer où l’on descend, ni paradis ou au delà vers lequel on s’élève, l’ailleurs de Nora se situe sur le côté, en transparence et en parallèle, par la bande.
L’idée n’est évidemment pas nouvelle : les échos aux flash-sideways de Lost (pour rester dans le monde lindelofien) s’incarnent ici de manière différente mais reposent sur une idée aussi basique que géniale, mainte fois extrapolée en littérature sf/d’anticipation, mais qui me semble rarement avoir été aussi simplement exploitée et déroulée, avec justesse et à l’opposé des clichés possibles d’un hypothétique récit épique et démonstratif. Nora est, on peut même l’imaginer, la seule à avoir transité de la sorte, entre ces deux mondes séparés tragiquement lors du Sudden Departure. Et par deux fois.
Elle a pris sur elle et épargné le reste du monde d'une explication, a gardé sa tragique découverte pour elle, a décidé de tout porter sur ses épaules en épousant une vie solitaire, coupée du reste du monde (ou si peu). Et si l’on en doutait encore, après avoir chuté et chuté encore, elle trouve même dans cet épisode le courage d’aller jusqu’à soulager physiquement la chèvre dépositaire des péchés du monde (qui auraient amené l’animal à une mort certaine, vu sa posture critique lorsque Nora la trouve ; à moins que cela ne soit le contraire), s’en emparant dans un court acte symbolique qui sera le seul qui illustrera visuellement, dans cet épisode, la dimension héroïque de Nora ; sa détermination. Son courage. Elle est La Plus Courageuse Fille Du Monde, ayant contourné tellement d’obstacles avant de finalement les dépasser, et s’est élevée à sa manière, par la perpendiculaire horizontale (si cela peut signifier quelque chose, en tout cas). Le titre de ce dernier très bel épisode prend tout son sens, mais on en attendait pas moins de Lindelof et de sa clique.
Mais est-ce là réellement l'histoire que l'on nous raconte ? Probablement pas, car la construction narrative de cet épisode est assez habilement foutue pour laisser chacun y trouver sa vérité, et c'est là, aussi, la grande, très grande réussite du truc.

Dans les quelques derniers épisodes de cette 3ème saison, on en avait pris plein la tronche sur les pistes explorées qui donnaient lieu à des scènes filmées incroyables ; ça allait loin, et c’était devant nos yeux, à chaque fois, comme s’il fallait constater visuellement par nous-même que tout cela était possible à faire dans une saison finale, quitte à sentir la surenchère de possibilités explosives. On évitera l’énumération mais rappelons-nous tout de même de certains moments : un sous-marin explose avec sa cargaison nucléaire ; les Guilty Remnants se font rayer de la carte avec une simple purge éradicatrice envoyée par drône militaire ; deux jumeaux se confrontent au sacrifice ultime, l’un explorant les tripes de l’autre, "à cœur ouvert" pour ainsi dire ; Patti et Kevin vivent leurs derniers instants (alternatifs) en regardant les missiles tomber jusqu’à disparaître avec leur monde ; et Dieu se fait bouffer par un lion, bordel.
Le pire, c’est que toutes ces scènes (et il y en a bien d’autres, à commencer par les disparitions soudaines lors du premier épisode de la saison 1 et lors de nombreux flash-backs dans les épisodes suivants) pouvaient tout à fait se justifier malgré leur apparente démesure. Et en fin de compte, les scénaristes ont largement refermé la plupart des boucles narratives, le tout avec un épisode qui ne montre rien, qui raconte le plus simplement du monde. Les choses les plus importantes des trois saisons aboutissent en apothéose mais via la tradition orale : au delà des envolées fantasmées dans les mondes imaginaires de Kevin, au delà des scènes grandioses dont nous étions les témoins sans jamais être assuré de la part de vérité intrinsèque qu’ils portaient (et en admettant qu'ils en aient jamais porté !), voilà que les faits les plus éminemment marquants, forts, puissants de cette histoire, sont racontés de la bouche de Nora. Pas besoin de montrer, d’illustrer quoique ce soit : nous la croyons. Du moins, moi, je la crois, car si durant toute la série elle enchaîne les mensonges et les impostures, elle est avant tout quelqu'un qui devait emprunter un long chemin de résilience, de décompensation pyschologique avant de se (re)trouver : et si elle s'était trouvé en allant de l'autre côté ?

Ce que The Leftovers me dit, c’est que vouloir contourner la réalité ne mène à rien («I don’t lie», dit-elle), qu’on échappe pas à sa destinée, que les nouveaux départs n’en sont jamais vraiment : qu’assumer, c’est vivre réellement, et que de vouloir s’y soustraire ne nous mènera jamais très loin. Que dans la vaste farce que représente l’existence, l’une des choses dont on peut être certain c’est que les pigeons ne s’envolent pas à travers le monde pour répandre des messages d’amour. Que risquer sa vie en passant dans une machine pour rejoindre un monde meilleur ne donne pas forcément le résultat escompté, ou seulement dans les fictions fantaisistes; pas dans la vraie vie, et malgré la teinture fantastique du récit (le Sudden Departure, Holly Wayne, les endroits d'International Assassin tels l'hôtel ou le puit, The Leftovers ne parle que de la vie, de la mort, et de l'amour. Feindre l’amnésie pour esquiver le poids du passé, c’est une mauvaise idée.
Tout le monde ment dans ce dernier épisode. Et l'habile montage de la scène du passage de Nora ne nous montre donc pas les ultimes images de son expérience, incroyable s'il en est (s'il en est vraiment) : le cut arrive très précisément à un moment permettant un maximum d'extrapolations. Alors, ment-elle autant que tous les autres rôles principaux de la série, enchaînant petits et gros, énormes mensonges durant tout l'épisode, de Kevin à Matt en passant par la nonne ? Plusieurs choses viennent en tête : si son histoire est vraie, si elle a bel et bien réussi à rejoindre ce monde autre, qu'elle a retrouvé le dr Van Eeghen et que celui-ci a construit sa machine-ticket retour, pourquoi alors certaines et certains de l'autre côté (dont on pourrait largement imaginer qu'elles sont les vraies pires victimes du Sudden Departure, non ?) n'ont pas décidé de revenir, Van Eeghen en tête ? Tout le monde là-bas aurait trouvé sa place naturellement, comme semble nous le dire Nora ? C'est probablement la première question qui interroge la véracité de ses propos. Et qui fait vaciller le fragile équilibre tenu entre "elle dit la vérité" et "elle ment" sur lequel les auteurs se sont probablement bien cassés la tête pour qu'il tienne. Mais il ne fait que vaciller, car si les questions amènent toujours d'autres questions, terminer sur un épisode qui dit tout comme il ne dit rien semble être la seule réelle réponse crédible aux questions posées sur ce monde : comment pourrait-on savoir ? Nous qui ne savons rien, jamais.

La série se referme avec l’intelligence du Récit qui a dit l’essentiel et sans esbrouffe aucune. Elle va au principal des attentes des téléspectateurs en leur proposant une issue probablement fédératrice, au sens où les volets principaux sur lesquels on ne savait plus quoi penser se sont tous refermés à jamais, avec réussite. Evidemment, il y a des non-dits et des choses non élucidées ; mais avec un postulat de départ qui consistait à nous prévenir que nous ne saurions jamais ce qu’il est advenu des 2%, comment pouvait-on attendre que l’on nous dise tout ?


Lindelof a largement pris sa revanche.
En précisant bien avant le début de la diffusion de la première saison que la série s’appuyait sur un livre dont il ne dirait jamais assez qu’il ne voulait pas lui (nous) donner la réponse la plus attendue d’entre toutes, il a embarqué l’essentiel des téléspectateurs pour un ride dans lequel nous projetions tous d’autres enjeux, que nous avons largement trouvé (pour la majeure partie d’entre nous si j’en crois les premiers feedbacks lus de ce matin) sur notre chemin, au final. Et l’air de rien, après toutes ces choses montrées, comme des diversions assez pertinentes pour tenir indépendamment debout d’elles-mêmes (pour notre plus grand ravissement), il nous feinte, encore une fois, à l'exact opposé de ce qui avait provoqué les fameuses réactions (souvent négatives !) suivant le final de Lost (en donnant une réponse que nous n'attendions plus). Réjouissons-nous que l’équipe qu’il a réunit se soit montré à la hauteur de la tâche, brillamment accomplie : on en sait bien assez pour repenser ces trois saisons et à leurs nombreuses boucles désormais bouclées.

En date d'aujourd’hui, ici et maintenant, The Leftovers est probablement la plus belle chose qui me soit arrivée en tant que (télé)spectateur.

PS :
Merci pour ça.

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